Tout demeurant tranquille, elle commença, après quelques momens, à se demander si son imagination ne l’avait pas trompée, et elle se rendit assez maîtresse de sa terreur pour ne pas appeler madame La Motte. Cependant son âme était si troublée, que de la nuit elle n’osa plus reprendre le manuscrit; mais, après avoir passé quelque temps à prier et à calmer ses sens, elle se coucha.
Lorsqu’elle s’éveilla le matin, les doux rayons du soleil jouèrent à travers sa croisée, et dissipèrent les illusions de l’obscurité. Son âme, tranquillisée et raffermie par le sommeil, repoussa les superstitieuses et turbulentes chimères de l’imagination. Elle se leva ranimée et rendant grâces au ciel; mais en descendant pour déjeuner, ce calme s’évanouit à la vue du marquis, dont les fréquentes visites, après ce qui s’était passé, non-seulement lui déplaisaient, mais lui causaient encore beaucoup d’alarmes. Elle vit qu’il était résolu à continuer de lui faire la cour: l’effronterie et l’insensibilité de cette conduite, en excitant son indignation, augmentaient sa répugnance. Par pitié pour La Motte, elle s’efforçait de cacher ces émotions, quoiqu’alors elle crût qu’il avait trop exigé de sa complaisance, quoiqu’elle commençât sérieusement à considérer comment elle pourrait se soustraire à la nécessité d’avoir les mêmes égards. Le marquis eut pour elle les attentions les plus respectueuses; mais Adeline garda le silence, fut très-réservée, et saisit la première occasion de se retirer.
Comme elle passait dans l’escalier tournant, Pierre entra dans la salle en bas; en voyant Adeline, il s’arrêta, et la regarda avec empressement: elle ne le remarquait pas; mais il l’appela doucement, et alors elle lui vit faire un signe, comme s’il avait quelque chose à lui communiquer. Au même instant La Motte ouvrit la porte de la chambre voûtée, et Pierre disparut bien vite. Elle remonta dans sa chambre, en rêvant à ce signe et à l’air de précaution dont Pierre l’avait accompagné.
Mais ses pensées revinrent bientôt à leurs objets accoutumés. Déjà trois jours étaient écoulés, et elle n’entendait point parler de son père; elle commença d’espérer qu’il s’était départi des mesures violentes dont La Motte l’avait prévenue, et qu’il voulait suivre un plan plus modéré; mais, lorsqu’elle réfléchissait à son caractère, cela ne lui paraissait pas probable, et elle retombait dans ses premières alarmes. La persévérance du marquis, et la conduite que La Motte la forçait à tenir, lui rendaient très-pénible son séjour à l’abbaye; et cependant elle ne pouvait songer, sans effroi, à en sortir pour retourner auprès de son père.
L’image de Théodore s’insinuait souvent au milieu de ses pensées tumultueuses, et y mêlait une angoisse occasionnée par son étrange départ. Elle avait un pressentiment confus que son sort était lié au sien de quelque manière; et tous ses efforts pour le repousser de son souvenir ne servaient qu’à lui montrer les progrès qu’il avait faits dans son cœur.
Pour détourner sa pensée de ces objets, et satisfaire une curiosité si vivement excitée la nuit précédente, elle reprit le manuscrit; mais au moment de l’ouvrir, elle en fut empêchée par l’arrivée de madame La Motte, qui venait lui dire que le marquis était parti. Elles passèrent ensemble leur matinée à travailler, et à s’entretenir de choses indifférentes. La Motte ne parut pas jusqu’au dîner: il y parla peu, et Adeline encore moins. Elle lui demanda pourtant s’il avait des nouvelles de son père? «Aucune, dit La Motte; mais, d’après ce que m’a dit le marquis, j’ai de bonnes raisons de croire qu’il n’est pas loin d’ici.»
Adeline fut saisie; mais elle prit sur elle de répondre avec une fermeté apparente: «Monsieur, je vous ai déjà trop long-temps enveloppé dans mes infortunes, et je vois aujourd’hui que ma résistance vous perdrait sans me servir; je demande donc à retourner auprès de mon père, et à vous éviter par-là de nouveaux malheurs.»
«C’est un parti très-inconsidéré, reprit La Motte; et si vous y persistez, je crains bien que vous ne vous en repentiez cruellement. Je vous parle en ami, Adeline, et je souhaite que vous tâchiez de m’écouter sans prévention. Je vois que le marquis vous offre sa main. Je ne sais ce qui doit me surprendre le plus, qu’un homme de ce rang et de cette importance fasse la demande d’une personne sans fortune et sans relation remarquables, ou que cette personne puisse un moment refuser l’avantage qu’on lui présente. Vous pleurez, Adeline! permettez-moi d’espérer que vous êtes convaincue de l’absurdité d’une pareille conduite, et que vous ne vous jouerez plus de votre bonheur. La tendresse que je vous ai montrée vous a prouvé combien je m’intéresse à vous, et qu’en vous donnant ce conseil, je n’ai d’autre vue que votre bien. Je dois néanmoins vous le dire: quand même votre père n’insisterait pas pour vous retirer d’ici, je ne sais combien de temps ma position me laisserait les moyens de vous procurer les faibles secours que vous y recevez. Vous gardez toujours le silence?»
La peine que lui fit éprouver ce discours l’empêchait de parler; elle continua de pleurer. A la fin, elle dit: «Souffrez, monsieur, que je retourne vers mon père; ce serait certainement bien mal reconnaître les bontés dont vous me parlez, que de vouloir demeurer après ce que vous venez de me dire: quant à la main du marquis, je sens qu’il m’est impossible de l’accepter.» Le souvenir de Théodore s’éveilla dans son âme, et ses larmes redoublèrent.
La Motte resta long-temps pensif. «Étrange aveuglement! dit-il. Pouvez-vous persister dans cet héroïsme romanesque, et préférer un père aussi barbare que le vôtre au marquis de Montalte; un sort aussi rempli de dangers, à une vie de magnificence et de délices?»