Madame La Motte fut si troublée de ce récit, qu’elle appela son mari. La Motte, plus fâché d’être dérangé qu’inquiet de l’émotion dont il était témoin, gronda Adeline d’avoir écouté ses prestiges plutôt que sa raison. Elle lui fit part alors de sa découverte des chambres intérieures et du manuscrit; circonstances qui excitèrent si fort l’attention de La Motte, qu’il voulut voir le manuscrit, et aller tout de suite dans les appartemens qu’Adeline venait de lui décrire.

Madame La Motte s’efforça de le détourner de cette résolution; mais La Motte, sur qui la contrariété avait toujours un effet opposé à celui qu’on se proposait, et qui désirait jeter un nouveau ridicule sur les terreurs d’Adeline, persista dans son dessein. Il ordonna à Pierre de le suivre avec une lumière, insista pour être accompagnée de madame la Motte et d’Adeline: la première s’en défendait, et Adeline déclara d’abord qu’elle n’irait point; mais il voulut être obéi.

Ils montèrent dans la tour, et entrèrent dans la première pièce tous à la fois; chacun répugnait à demeurer le dernier. Dans la seconde chambre, tout était en silence et en ordre. Adeline présenta le manuscrit, et montra la tapisserie qui cachait la porte. La Motte leva la tapisserie, et ouvrit la porte; mais madame La Motte et Adeline le conjurèrent de ne pas aller plus loin. Il leur dit de nouveau de le suivre. Tout était tranquille dans la première pièce; il témoigna sa surprise d’avoir été si long-temps sans découvrir ces chambres, et marchait vers la seconde; mais il s’arrêta subitement. «Nous différerons notre visite jusqu’à demain, dit-il; l’humidité de ces appartemens est malsaine à toute heure, mais elle est encore plus pénétrante pendant la nuit. Je suis glacé. Pierre, souviens-toi d’ouvrir les fenêtres de bon matin, afin que l’air puisse circuler.»

«Eh mon Dieu! monsieur, dit Pierre, ne voyez-vous pas que je ne saurais y atteindre? D’ailleurs, je ne les crois pas faites pour être ouvertes, voyez ces grosses barres de fer: en vérité, cette chambre a tout l’air d’une prison; je crois que c’est là cet endroit qu’entendaient nos gens, lorsqu’ils disaient qu’aucun de ceux qui y étaient entrés n’en était sorti.» Pendant ce discours de Pierre, La Motte regarda attentivement les fenêtres élevées, qu’il avait peut-être vues d’abord, mais qu’il n’avait certainement pas examinées; il interrompit l’éloquence de son valet, et lui ordonna de marcher devant avec la lumière. C’est de bon cœur qu’ils sortirent tous de ces chambres, et retournèrent dans la pièce en bas, où l’on alluma du feu, et où tout le monde demeura quelque temps.

La Motte, pour des raisons à lui connues, essaya de ridiculiser la découverte et les craintes d’Adeline; à la fin, elle le pria de cesser avec un ton sérieux qui lui en imposa. Il garda le silence. Bientôt après, Adeline, rassurée par le retour de l’aurore, remonta dans sa chambre, et goûta pendant quelques heures le charme d’un repos ininterrompu.

Le lendemain, le premier soin d’Adeline fut de se procurer une entrevue avec Pierre, qu’elle avait quelque espoir de rencontrer en descendant l’escalier. Il ne parut pas, et elle se rendit au salon, où elle trouva La Motte qui avait l’air fort troublé. Adeline lui demanda s’il avait regardé le manuscrit. «J’ai jeté les yeux dessus, dit-il; mais le temps l’a si fort endommagé, qu’à peine peut-on le déchiffrer. Il me paraît contenir une histoire étrange et romanesque; je ne m’étonne plus qu’après avoir laissé votre imagination se frapper de ces récits terribles, vous vous soyez figuré voir des spectres, entendre des voix.»

Adeline crut que La Motte ne voulait pas être convaincu; elle s’abstint donc de lui répliquer. Au déjeuner, pendant que Pierre servait, elle fixait souvent sur lui ses regards avec une impatiente curiosité; et sa figure l’assurait de plus en plus qu’il avait quelque chose d’important à lui communiquer. Dans l’espérance d’avoir un entretien avec lui, elle sortit du salon dès qu’il lui fut possible, et se rendit dans son allée favorite; elle y était à peine lorsque Pierre se montra. «Mon Dieu! dit-il, mamselle, je suis bien fâché de vous avoir fait peur la nuit dernière.»

«—De m’avoir fait peur! dit Adeline; et quel rapport avez-vous avec ma frayeur?»

Il lui apprit alors que sitôt qu’il avait cru M. et madame La Motte endormis, il s’était coulé à la porte de sa chambre, dans l’intention de lui dire la suite de ce qu’il avait commencé le matin: qu’il avait appelé plusieurs fois aussi haut qu’il l’osait; mais que, ne recevant point de réponse, il avait cru qu’elle dormait, ou ne voulait point lui parler; et qu’en conséquence il s’était retiré. Cette explication de la voix qu’elle avait entendue ranima ses esprits; elle fut même étonnée de ne pas l’avoir reconnue: mais, en se rappelant le désordre de son âme quelque temps auparavant, sa surprise cessa.

Elle conjura Pierre d’être court en lui exposant le danger dont elle était menacée.—«Si vous voulez me laisser dire à ma guise, mamselle, vous le saurez bientôt; mais, lorsqu’on me trouble, et qu’on me fait des questions à tort et à travers, je ne sais plus ce que je dis.»