«Malheureuse, malheureuse victime! s’écria-t-elle; aucun de tes amis ne pouvait-il te garantir de la mort? Oh! que n’étais-je près de toi! Mais qu’aurais-je pu faire pour te sauver? Hélas! rien. J’oublie qu’en ce moment peut-être, je suis, comme toi, livrée à des dangers dont aucun ami ne viendra me défendre. Je ne prévois que trop quel est l’auteur de tes misères!» Elle s’arrête, et croit entendre un sanglot pareil à celui qui s’était prolongé dans l’appartement la nuit précédente. Son sang se glace; elle reste immobile. Elle était alors dans sa chambre que lui avait rendue madame La Motte. Éloignée du reste de la famille, laquelle se trouvait presque hors de la portée de la voix, cet isolement frappa son imagination à tel point, qu’elle eut bien de la peine à ne pas s’évanouir. Elle se tint sur son séant pendant un temps considérable; mais tout était tranquille. Après s’être un peu remise, son premier mouvement fut d’appeler la famille; mais ses réflexions l’en empêchèrent.

Elle tâcha de calmer ses esprits, et adressa une courte prière à cet Etre qui jusqu’alors l’avait garantie de tout danger. Son âme rassurée se releva par degrés; une sublime satisfaction remplit son cœur, et elle reprit la lecture du manuscrit.

Plusieurs des lignes suivantes étaient effacées.—«............

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......Il m’avait dit que je n’avais pas plus de trois jours à vivre, et me donna le choix du fer ou du poison. Oh! quel moment d’agonie! Grand Dieu! tu vis mes souffrances! Souvent, avec l’espoir momentané de m’échapper, je regardais les barreaux élevés des fenêtres de ma prison;—j’étais résolu de tenter l’impossible, et dans un élan de désespoir je gravis à la croisée; mais le pied me manqua, je tombai sur le plancher, et fus étourdi du coup. En revenant à moi, le premier bruit que j’entends, ce sont les pas d’une personne qui entrait dans ma prison. Je me rappelai le passé; ma situation était affreuse. Je frémissais de ce qui allait m’arriver. Le même homme s’approche; il me regarde d’abord avec pitié; mais son visage reprend bientôt sa férocité naturelle. Il ne venait pas alors pour exécuter le dessein de celui qui l’emploie; je suis destiné à vivre encore un jour.—Grand Dieu! que ta volonté soit faite!»

Adeline ne put aller plus loin. Toutes les circonstances qui semblaient confirmer le destin de ce malheureux se pressaient dans son âme; les rapports concernant l’abbaye,—les songes qui avaient précédé sa découverte des appartemens secrets,—l’étrange hasard qui lui avait fait trouver le manuscrit, et l’apparition qu’elle croyait alors avoir vue réellement. Elle se reprocha de n’avoir point parlé à La Motte du manuscrit et des chambres, et elle se promit de le faire le lendemain matin. Les soins pressans qui avaient occupé son âme, et la crainte de perdre le manuscrit avant de l’avoir lu, l’en avaient empêchée jusqu’alors.

Elle pensa qu’une pareille combinaison de circonstances ne pouvait avoir été produite que par un pouvoir surnaturel pour opérer le châtiment du coupable. Ces réflexions remplirent son cœur d’une crainte que la solitude et la grandeur de la vieille chambre où elle était, ainsi que l’heure avancée de la nuit, changèrent bientôt en épouvante. Elle n’avait jamais été superstitieuse, mais un concours de circonstances aussi extraordinaires ne pouvait lui paraître l’ouvrage du hasard. Son imagination, travaillée par ces rapprochemens, redevint encore sensible aux moindres impressions; elle tremblait de regarder autour d’elle dans la crainte de revoir quelque horrible fantôme, et elle se figura presque qu’elle entendait des voix gémir dans l’ouragan qui ébranlait alors l’édifice.

Elle s’efforçait toujours de se rendre assez maîtresse de ses sensations pour éviter de déranger la famille; mais elles devinrent si pénibles, que la crainte même d’être tournée en ridicule par La Motte fut à peine capable de la retenir dans sa chambre. Son âme était dans une telle agitation, qu’il lui fut impossible de continuer le manuscrit, quoiqu’elle l’eût essayé, pour se délivrer des tourmens de l’incertitude. Elle le quitta encore, et chercha à se tranquilliser. «Qu’ai-je à redouter? dit-elle. Je suis innocente, et je ne serai pas punie pour le crime d’un autre.»

Une violente bouffée de vent, qui traversa toute la suite des appartemens, secoua si fortement la porte qui conduisait de son ancienne pièce à coucher dans les chambres secrètes, qu’impatiente de s’éclaircir, elle courut voir d’où le bruit provenait. La tapisserie qui couvrait la porte était violemment agitée: Adeline l’observa un moment avec une terreur inexprimable; mais enfin, persuadée que le vent seul la faisait mouvoir, elle fit un soudain effort pour maîtriser ses sensations, et s’arrêta pour la soulever. Alors elle crut entendre une voix. Elle prêta l’oreille, mais tout était tranquille; cependant la crainte la saisit tellement, qu’elle n’avait la force ni d’examiner la chambre, ni d’en sortir. Quelques instans après, la voix se fit encore entendre, elle fut alors convaincue qu’elle ne s’était pas trompée; elle l’entendait distinctement, quoique très-faible, et fut presque sûre qu’elle répétait son nom. Son imagination était si frappée, qu’elle pensa que c’était la même voix qu’elle avait entendue dans ses rêves. Cette conviction acheva de lui ôter le peu de courage qui lui restait; et, tombant dans un fauteuil, elle perdit toute connaissance.

Elle ne sut pas combien de temps elle avait demeuré dans cet état; mais, en reprenant ses sens, elle rassembla toutes ses forces, et gagna l’escalier tournant, d’où elle appela d’une voix très-forte. Personne ne l’entendit; et elle courut aussi vite que le lui permettait sa faiblesse, à la chambre de madame La Motte. Elle frappa doucement à la porte; il lui fut répondu par madame La Motte, fort alarmée de s’entendre éveiller à une heure aussi indue, et croyant que quelque danger menaçait son mari. Ayant reconnu que c’était Adeline, et qu’elle ne se trouvait pas bien, elle vint promptement à son secours. La terreur, encore peinte sur le visage d’Adeline, provoqua ses questions, et celle-ci lui en expliqua la cause.