«—Il m’a dit que le marquis vous avait fait la cour fort long-temps, mais que vous ne vouliez pas l’écouter; qu’il avait même prétendu vouloir vous épouser, et qu’il n’y avait pas eu moyen. Pour ce qui est du mariage, ai-je dit, je suppose qu’elle sait que la marquise est vivante, et je suis bien sûr qu’elle n’est pas faite pour être avec lui sur un autre pied.»

«—La marquise est donc réellement vivante? dit Adeline.»

«—Eh oui! mamselle; nous savons tout, et je croyais que vous saviez cela aussi.—C’est ce qu’il faut voir, répliqua Jacques; du moins je crois qu’il sera plus fin qu’elle.—Je fus étonné; je ne pus m’en empêcher.—Oui, dit-il, vous savez que votre maître est convenu de la livrer à monseigneur.»

«—Grand Dieu! que vais-je devenir! s’écria Adeline.»

«—Oui, mamselle, j’en suis fâché pour vous; mais écoutez jusqu’à la fin. Quand Jacques m’eut dit cela, je m’oubliai tout-à-fait.—Je ne le croirai jamais, lui dis-je; je ne croirai jamais que mon maître se rende coupable d’une action aussi lâche; il ne la livrera pas, ou je ne suis pas chrétien.—Oh! dit Jacques, je croyais que vous saviez tout, sans quoi je n’aurais pas soufflé le mot. Au surplus, vous pouvez en avoir le cœur net, en allant écouter à la porte du salon, comme j’ai fait; ils sont maintenant en consultation là-dessus.»

«—Vous n’avez pas besoin de me rien dire de plus de cette conversation, dit Adeline; mais apprenez-moi le résultat de ce que vous avez entendu dire dans le salon?»

«—Vraiment, mamselle, je l’ai pris au mot, et je suis allé à la porte, où, j’en suis bien sûr, j’ai entendu mon maître et le marquis qui parlaient de vous. Ils ont dit bien des choses dont je n’ai rien compris; mais, à la fin, j’ai entendu le marquis dire:—Vous savez de quoi nous sommes convenus; ce n’est qu’à ces conditions que je veux bien ensevelir le passé dans l’ou.... l’ou.... l’oubli,—c’est le mot. M. La Motte a dit alors au marquis que, s’il voulait revenir à l’abbaye le soir (il entendait ce soir même, mamselle),—tout serait préparé suivant ses désirs.—Adeline sera en votre pouvoir, monseigneur, a-t-il dit..... vous savez déjà où est sa chambre.»

A ces mots, Adeline joignit les mains, et leva les yeux au ciel dans un désespoir silencieux.—Pierre continua: «Quand j’entendis cela, je ne pus douter davantage de ce que Jacques m’avait dit.—Eh bien! dit-il, qu’en pensez-vous maintenant?—Eh mais! que mon maître est un coquin, ai-je dit.—Il est heureux que vous n’en disiez pas autant du mien.—Pour ce qui est de cela, ai-je dit....» Adeline, l’interrompant, lui demanda s’il n’en avait pas entendu davantage. «A l’instant même, dit Pierre, nous entendîmes madame La Motte venir d’une autre chambre, et nous courûmes vite à la cuisine.»

«—Elle n’était donc pas présente à cette conversation? dit Adeline.—Non, mamselle; mais je gage bien que mon maître lui en a parlé.» Adeline fut presque aussi désolée de cette apparente perfidie de madame La Motte, que du sort dont elle était menacée. Après avoir rêvé quelque temps dans une agitation extrême: «Pierre, dit-elle, vous avez un bon cœur, et vous sentez une juste indignation de la trahison de votre maître.—Voulez-vous m’aider à me sauver?»

«—Ah! mamselle, dit-il, comment vous y aider? Et puis, où irions-nous? je n’ai point d’amis à l’entour d’ici, pas plus que vous.»