«Oh! reprit Adeline vivement émue, nous fuyons nos ennemis; des étrangers peuvent devenir nos amis. Aidez-moi seulement à sortir de cette forêt, et vous mériterez mon éternelle reconnaissance; dès que j’en serai dehors, je n’aurai plus de crainte.»
«—Oh! pour ce qui est de la forêt, répliqua Pierre, j’en suis moi-même fort ennuyé. En y arrivant, je crus que nous y mènerions une bonne vie, au moins une vie comme je n’en avais jamais mené auparavant. Mais ces morts qui reviennent dans l’abbaye! je ne suis pas plus poltron qu’un autre, mais je ne les aime pas; et puis, il court des bruits si étranges! Et mon maître,—je crois que je l’aurais suivi au bout du monde; mais à présent il me tarde de le quitter, à cause de sa conduite à votre égard, mamselle.»
«—Vous consentez donc à favoriser mon évasion? dit Adeline avec vivacité.»
«Oh! quant à cela, mamselle, de tout mon cœur, si je savais où aller. J’ai bien une sœur en Savoie, mais il y a bien loin; j’ai bien épargné quelque argent sur mes gages, mais cela ne suffirait pas pour une aussi longue route.»
«Que cela ne vous arrête point, dit Adeline; si j’étais une fois hors de cette forêt, je tâcherais de pourvoir à mes besoins, et de vous témoigner ma reconnaissance.»
«—Oh! quant à cela, mamselle...»
«—Eh bien! mon cher Pierre, songeons aux moyens de nous sauver. Ce soir, dites-vous; ce soir,—le marquis doit revenir?»
«—Oui, mamselle, ce soir, à la brune. J’ai imaginé un moyen: les chevaux de mon maître pâturent dans la forêt, nous pouvons en prendre un, et le renvoyer à la première poste. Mais comment éviter d’être aperçus? D’ailleurs, si nous fuyons de jour, il va nous poursuivre et nous rattraper; si vous attendez la nuit le marquis sera venu, et il n’y aura plus de ressource. S’ils voient que nous sommes absens tous les deux, ils se douteront de la chose, et partiront sur-le-champ. Ne pourriez-vous pas vous en aller la première, et m’attendre quelque temps? Alors, tandis qu’ils vous chercheront dans l’abbaye, moi je m’esquiverai, et nous serons hors de leur portée avant qu’ils songent à nous poursuivre.»
Adeline convint de la justesse de ces observations, et fut étonnée de la sagacité de Pierre. Elle lui demanda s’il savait quelque endroit dans le voisinage de l’abbaye où elle pût se cacher jusqu’à ce qu’il arrivât avec un cheval. «Vraiment oui, mamselle, maintenant que j’y songe, il y a un endroit où vous serez très en sûreté, car personne n’en approche; mais on dit qu’il y a des revenans, et peut-être ne voudrez-vous pas y aller?» Adeline, se ressouvenant de la nuit dernière, fut un peu effrayée; mais le sentiment de son danger actuel se réveilla dans son âme, et triompha de toutes ses autres appréhensions. «Où est cet endroit, dit-elle? si je puis m’y cacher, je n’hésiterai point à m’y rendre.»
«—C’est un vieux tombeau qui est dans la partie du bois la plus épaisse, à un quart de mille de la route la plus prochaine, et presque à un mille de l’autre. Quand mon maître avait coutume de se cacher lui-même dans la forêt, je l’ai suivi dans les environs; mais ce n’est que d’avant-hier que j’ai trouvé le tombeau. Au surplus, qu’à cela ne tienne; si vous osez y venir, mamselle, je vais vous enseigner le chemin le plus court.» A ces mots, il lui montra, sur la gauche, un sentier tournant. Adeline, ayant regardé à l’entour sans voir personne, dit à Pierre de la conduire au tombeau. Ils suivirent le sentier; et bientôt, s’enfonçant dans la forêt sous les ombrages romantiques, sombres et presque impénétrables aux rayons du soleil, ils arrivèrent à l’endroit où Louis, précédemment, avait suivi les pas de son père.