Le repos et la solennité de la scène frappèrent d’épouvante le cœur d’Adeline; elle s’arrêta, et la contempla quelque temps en silence. Enfin Pierre la mena dans l’intérieur de la ruine, où ils descendirent par plusieurs marches. «Un ancien abbé, dit-il, a été enterré ici, à ce que prétendent les gens du marquis, et il y a toute apparence qu’il était de notre monastère. Mais je ne sais pas pourquoi il s’est mis dans la tête de revenir; certainement il n’a pas été assassiné.»
«—J’espère que non, dit Adeline.»
«—On n’en pourrait pas dire autant de tous ceux qui sont entrés à l’abbaye, et...»—Adeline l’interrompit: «Paix, dit-elle, à coup sûr j’entends du bruit: que le ciel nous garde d’être découverts!» Ils prêtèrent l’oreille; mais tout était paisible, et ils avancèrent. Pierre ouvrit une porte basse, ils entrèrent dans un passage sombre et fréquemment obstrué par des fragmens de pierre le long desquels ils ne marchaient qu’avec précaution. «Où allez-vous? dit Adeline.—J’ai bien de la peine à me reconnaître, dit Pierre, car je n’ai jamais été aussi avant; mais tout paraît assez tranquille.» Quelque chose lui barra le chemin; c’était une porte qui céda sous sa main, et découvrit une espèce de cellule qui ne recevait qu’un jour obscur par une grille dans le haut; un faible rayon traversait la pièce, et en laissait la plus grande partie dans l’ombre.
Adeline soupira. «Cet endroit est horrible, dit-elle; mais, s’il m’offre un asile, c’est un palais. Pierre, souvenez-vous que mon repos et mon honneur dépendent de votre fidélité; soyez à la fois discret et courageux. Ce soir, sur la brune (c’est le moment où je puis m’échapper de l’abbaye avec le moins de danger d’être aperçue), je viendrai vous attendre dans cette cellule. Aussitôt que monsieur et madame La Motte seront occupés à chercher sous les voûtes, vous m’amènerez ici un cheval; trois coups frappés sur le tombeau m’informeront de votre arrivée. Au nom de Dieu, soyez prudent et ponctuel.»
«—Oui, mamselle, quoi qu’il puisse en arriver.»
Ils remontèrent dans la forêt. Adeline, tremblant d’être observée, dit à Pierre de courir le premier à l’abbaye; et, si l’on avait eu besoin de lui, d’imaginer quelque excuse pour son absence. Lorsqu’elle fut seule, elle répandit un torrent de larmes, et s’abandonna à l’excès de sa douleur. Elle se voyait sans amis, sans parens, sans secours; abandonnée au plus affreux des dangers, et trahie par les personnes même à qui elle avait donné si long-temps des consolations, qu’elle avait aimées comme ses protecteurs, et respectées comme les auteurs de ses jours. Cette pensée frappa son cœur des plus affligeantes sensations; et celle de son péril imminent absorba pendant quelque temps la douleur d’avoir découvert dans autrui des desseins aussi criminels.
Elle recueillit enfin tout son courage, et, reprenant la route de l’abbaye, s’efforça d’attendre avec patience le déclin du jour, et de soutenir une apparence de calme en présence de monsieur et de madame La Motte. Dans le premier moment, elle évita de les voir, ne comptant pas assez sur son habileté à déguiser ses émotions; elle se rendit donc dans sa chambre en rentrant à l’abbaye. Là, elle tâcha de fixer son attention sur différens objets, mais ce fut en vain: le danger de sa situation, et le regret de s’être si cruellement abusée sur le caractère de ceux qu’elle estimait, qu’elle aimait tant, assiégeait ses pensées. Pour une âme généreuse, peu de circonstances sont plus affligeantes que la découverte de la perfidie dans les personnes qui avaient notre confiance, quand même il n’en résulterait pour nous aucun préjudice. Ce qui l’attristait le plus, c’est la conduite de madame La Motte, qui, en se cachant d’elle, avait conspiré à la perdre.
«Combien mon imagination m’a trompée! dit-elle. Quel tableau elle m’avait tracé de la bonté des hommes! Et me faut-il donc croire que tout le monde est fourbe ou cruel? Non; que je sois toujours abusée, toujours victime, plutôt que d’être condamnée à ce malheureux état de défiance.» Alors elle essaya de pallier les torts de madame La Motte, en les attribuant à la crainte qu’elle avait de son mari. «Elle n’ose pas lui désobéir, dit-elle; autrement elle m’avertirait de mes périls, elle m’aiderait à les éviter. Non, je ne la croirai jamais capable de tramer ma ruine; la terreur seule lui a fermé la bouche.»
Adeline fut un peu consolée par cette réflexion; la bienveillance de son cœur la rendait sophiste subtile. Elle ne s’apercevait pas que rapporter à la crainte la conduite de madame La Motte, ce n’était que diminuer le degré de son crime, en l’imputant à un motif moins dépravé, mais non pas moins personnel. Elle resta dans sa chambre jusqu’à ce qu’on l’avertît pour dîner. Elle essuya ses larmes, et descendit au salon, le cœur palpitant, et d’un pas mal assuré. A l’aspect de La Motte, malgré tous ses efforts, elle trembla et devint pâle. Elle ne pouvait regarder même avec un air d’indifférence l’homme qu’elle savait avoir conjuré sa perte. Il remarqua son émotion, et lui demanda si elle était indisposée. Elle vit le danger que son agitation lui faisait courir. Craignant que La Motte n’en soupçonnât la véritable cause, elle recueillit toutes ses forces, et répondit d’un air de contentement qu’elle se portait bien.
Pendant le dîner elle conserva assez de tranquillité pour cacher réellement les nombreuses souffrances de son cœur. Lorsqu’elle regardait La Motte, la terreur et l’indignation étaient ses sensations prédominantes; mais, lorsqu’elle regardait madame La Motte, c’était tout autre chose: la reconnaissance pour sa première amitié s’était tournée depuis long-temps en affection, et son cœur se gonflait alors de l’amertume de la douleur et de l’espérance trompée. Madame La Motte avait l’air abattu, et parlait peu. La Motte semblait empressé d’éloigner les réflexions, en feignant une gaîté peu naturelle: il riait, jasait, et sablait de fréquentes rasades; c’était la joie du désespoir. Madame La Motte prit l’alarme, et voulut le retenir; mais il continua ses libations à Bacchus, jusqu’à ce qu’il parut avoir presque étouffé toute réflexion.