Madame La Motte, craignant que dans cette insouciance du moment il ne se trahît lui-même, se retira avec Adeline dans une autre chambre. Adeline se rappelait les heures fortunées qu’elle avait passées autrefois avec elle, lorsque la confiance bannissait la réserve, lorsque la sympathie et l’estime dictaient les sentimens de l’amitié: ces heures étaient écoulées pour jamais; elle ne pouvait plus épancher ses souffrances dans le sein de madame La Motte, elle ne pouvait même plus l’estimer. Cependant, malgré tous les dangers où l’exposait son criminel silence, elle ne pouvait s’entretenir avec elle pour la dernière fois, sans éprouver un chagrin que la philosophie traitera de faiblesse, mais que la bienveillance appellera d’un nom plus doux.

Madame La Motte, dans sa conversation, paraissait presqu’aussi accablée qu’Adeline; ses idées étaient disparates, et il y avait de longs et fréquens intervalles de silence. Plus d’une fois Adeline la surprit fixant sur elle un regard de tendresse, et vit ses yeux se remplir de larmes. Elle en était si affectée, qu’elle fut plusieurs fois sur le point de se jeter à ses pieds pour implorer sa pitié et sa protection. La réflexion lui en fit sentir le danger, et elle réprima des émotions qui la forcèrent à la fin de s’éloigner de la présence de madame La Motte.


CHAPITRE IV.

Adeline attendait avec impatience, à la fenêtre de sa chambre, l’heure où le soleil déclinant derrière les collines lointaines, hâtait le moment de son départ. Son coucher était extraordinairement lumineux, et dardait des rayons de feu à travers les arbres et sur quelques fragmens épars de la ruine qu’elle ne pouvait regarder avec indifférence. «Probablement, dit-elle, je ne reverrai jamais le soleil se cacher sous ces coteaux, ou éclairer cette scène! Où serai-je à son premier coucher?—Où serai-je demain à cette heure-ci? Peut-être au comble de l’infortune!» A cette idée, elle pleura. «Encore quelques heures, reprit-elle, et le marquis arrivera;—encore quelques heures, et cette abbaye deviendra un théâtre de tumulte et de confusion: tous les yeux vont me chercher, tous les réduits seront visités.» Ces réflexions lui inspirèrent de nouvelles terreurs, et redoublèrent son empressement de partir.

L’obscurité arriva par degrés; elle la jugea bientôt assez forte pour risquer de sortir; mais auparavant elle se mit à genoux, et fit sa prière au ciel. Elle implora l’appui du Dieu des miséricordes, et se remit entre ses mains. Après cela elle quitta sa chambre, et descendit avec précaution l’escalier tournant. Elle ne rencontra personne; et, franchissant la porte de la tour, elle entra dans la forêt. Elle regarda autour d’elle, tous les objets étaient couverts de l’ombre du soir.

Elle cherche en palpitant le sentier que Pierre lui avait montré, et qui conduisait au tombeau: elle le trouve, et s’avance saisie de crainte. Souvent elle tressaillit lorsque le zéphyr agitait le feuillage léger, ou lorsque les chauve-souris voltigeaient dans le crépuscule; souvent aussi, lorsqu’elle tournait ses regards du côté de l’abbaye, elle croyait voir des figures d’hommes à travers les ombres qui redoublaient. Après avoir fait quelque chemin, elle entendit tout d’un coup des pas de chevaux, et bientôt après un bruit de voix; elle distingua celle du marquis; on paraissait venir du côté où elle s’avançait, et le bruit approchait. L’épouvante arrêta ses pas pendant quelques minutes; elle demeura dans un état d’hésitation terrible. Aller en avant, c’était se jeter entre les mains du marquis; rebrousser chemin, c’était tomber au pouvoir de La Motte. Après quelque temps de cette incertitude, le bruit prit soudain une autre direction, et la troupe tourna du côté de l’abbaye. La terreur d’Adeline cessa pour quelques momens. Elle comprit alors que le marquis n’avait passé en cet endroit que parce que c’était sa route pour aller à l’abbaye, et elle se hâta pour aller se cacher dans la ruine. Elle y arrive enfin après beaucoup de difficultés, car l’épaisseur de l’ombre l’empêchait presque de se reconnaître. Elle s’arrête à l’entrée, effrayée par le silence qui régnait au dedans, et par la profonde obscurité du lieu; à la fin, elle se détermine à se promener en dehors jusqu’à l’arrivée de Pierre. «Si quelqu’un s’approche, dit-elle, j’entendrai avant qu’on puisse me voir, et alors je me cacherai dans la cellule.»

Elle s’appuya contre un fragment du tombeau, dans une attente craintive; elle avait beau écouter, aucun bruit ne troublait le silence. On ne peut se faire une idée de l’état de son âme, qu’en considérant que cet instant allait décider de son sort. «On a maintenant découvert ma fuite, dit-elle, on me cherche partout dans l’abbaye. J’entends leurs voix terribles m’appeler: je vois leurs regards enflammés.» Elle céda presque au pouvoir de son imagination. Tandis qu’elle regardait encore autour d’elle, elle vit des lumières s’agiter dans l’éloignement; tantôt elles brillaient au travers des arbres, et tantôt elles disparaissaient.

Elles semblaient être dans la même direction que l’abbaye; et Adeline se ressouvint alors que le matin elle avait aperçu une partie de la fabrique par une clairière de la forêt. Elle ne douta donc plus que ces lumières ne vinssent des gens qui la cherchaient: elle craignait que, ne la trouvant pas à l’abbaye, ils ne prissent le chemin du tombeau. Elle regarda cet asile comme trop voisin de ses ennemis pour y être en sûreté, et aurait voulu gagner un endroit de la forêt plus éloigné; mais elle se rappela que Pierre ne saurait plus où la trouver.

Pendant que ces pensées se succédaient dans son âme, elle entendit dans l’air des voix éloignées, et allait promptement se cacher dans la cellule, lorsqu’elle vit les lumières disparaître tout-à-coup. Bientôt régnèrent partout le silence et l’ombre; elle tâcha néanmoins de trouver le chemin de la cellule. Elle se rappela la position de la porte extérieure et du passage; et après les avoir traversés, elle ouvrit la porte de la cellule. En dedans, tout était dans la plus noire obscurité. Elle frissonnait, mais elle entra; et après avoir tâtonné le long des murs, elle s’assit sur une pierre détachée.