Elle se recommanda de nouveau à Dieu, et s’efforça de ranimer ses esprits jusqu’à l’arrivée de Pierre. Elle avait passé environ une demi-heure dans ce sombre caveau, et aucun bruit n’annonçait son approche. Elle perdit courage; elle trembla qu’une partie de leur projet n’eût été découverte ou contrariée, ou qu’il ne fût retenu par La Motte. Cette persuasion redoubla ses craintes, au point de la résoudre à sortir seule de la cellule, et à chercher dans la fuite la seule chance de salut qui lui restât.
Pendant que ce dessein flottait dans son âme, elle distingua par la grille d’en haut les pas d’un cheval. Le bruit approche, et s’arrête enfin au tombeau. Le moment d’après elle entendit trois coups de fouet; le cœur lui battait, et son agitation était si forte, qu’elle ne fit aucun effort pour quitter la cellule. Les coups se répètent: alors elle ranime ses esprits, elle s’avance, et monte dans la forêt. Elle appelle: «Pierre!» car l’épaisseur de l’obscurité ne lui laissait distinguer ni l’homme ni le cheval. On lui répondit tout de suite: «Paix, mamselle! nos voix nous trahiront.»
Ils montèrent à cheval, et coururent aussi vite que l’obscurité le permettait. Adeline sentait son cœur renaître à chaque pas. Elle demanda ce qui s’était passé à l’abbaye, et comment il avait fait pour s’échapper.—«Parlez bas, mamselle; vous saurez tout, mais je ne peux pas vous le dire à présent.» A peine finissait-il, qu’ils virent des lumières se mouvoir à une certaine distance; et arrivant alors dans un endroit de la forêt plus ouvert, il partit au grand galop, et continua du même train tant que le cheval y put tenir. Ils regardèrent derrière; mais aucune lumière ne paraissant, la terreur d’Adeline se calma. Elle demanda encore ce qui s’était passé à l’abbaye, quand on eut découvert sa fuite. «Vous pouvez parler sans crainte d’être entendu, dit-elle: nous voilà, j’espère, assez loin pour qu’on ne puisse nous rejoindre.»
«—Vraiment, mamselle, dit-il, il n’y avait pas long-temps que vous étiez partie lorsque le marquis est arrivé; c’est alors que monsieur La Motte s’est aperçu de votre évasion. Sur cela, grand tumulte, et il a eu une longue conversation avec le marquis.—Parlez plus haut, dit Adeline; je ne vous entends pas.»
«—Oui, mamselle....»
«—O ciel! interrompit Adeline, quelle est cette voix? ce n’est pas celle de Pierre. Au nom de Dieu, dites-moi qui vous êtes, et où nous allons?»
«—Vous le saurez assez tôt, ma jeune dame, répondit l’étranger (car en effet ce n’était pas Pierre); j’exécute les ordres de mon maître.» Adeline, ne doutant plus que ce ne fût un domestique du marquis, essaya de se laisser couler à terre; mais le valet descendit et l’attacha sur le cheval. Son âme entrevit une faible lueur d’espérance; elle tâcha d’émouvoir la pitié de cet homme, et le conjura avec toute l’éloquence de la douleur; mais il entendait trop bien ses intérêts pour céder, même un instant, à la compassion que ses prières sans art lui inspiraient malgré lui.—Alors elle s’abandonna au désespoir, et, dans un silence forcé, elle se soumit à sa destinée. Ils continuèrent ainsi leur marche, jusqu’à ce qu’une forte averse, accompagnée de tonnerre et d’éclairs, leur fit gagner l’épaisseur d’un bosquet touffu. Le valet s’y croyait en sûreté, et Adeline se souciait trop peu de la vie pour le dissuader de son erreur. L’orage fut long et violent; mais, dès qu’il fut passé, ils se remirent au grand galop. Après avoir couru environ deux heures, ils arrivèrent aux bords de la forêt, et bientôt à un mur élevé et solitaire qu’Adeline ne pouvait distinguer qu’à la clarté de la lune qui se montrait alors entre les nuages.
Là, ils s’arrêtèrent: l’homme descendit; et, ayant ouvert une petite porte pratiquée dans le mur, il détacha Adeline qui jetait des cris involontaires et superflus pendant qu’il l’enlevait de dessus le cheval. La porte s’ouvrait sur un passage étroit obscurément éclairé par une lampe suspendue à l’autre extrémité. Il la conduit; ils arrivent à une autre porte; elle s’ouvre, et montre un magnifique salon superbement éclairé, et meublé dans le goût le plus frivole et le plus recherché.
Sur les murs étaient peintes à fresque les métamorphoses d’Ovide; une tenture de soie régnait au-dessus avec une garniture de franges et de riches festons. Les ottomanes étaient d’une étoffe assortie aux tapisseries. Du centre du plafond, représentant une scène de l’Armide du Tasse, descendait une lampe d’argent d’une forme étrusque: elle répandait une vive lumière qui, réfléchie par deux larges glaces pareilles, illuminait le salon complètement. Des bustes d’Horace, d’Ovide, d’Anacréon, de Tibulle et de Pétrone, ornaient les encoignures, et des fleurs rassemblées dans des vases étrusques exhalaient les plus délicieuses odeurs. Au milieu de l’appartement était une petite table couverte d’une collation de fruits, de glaces et de liqueurs. Personne ne se montrait. Tout cela paraissait l’ouvrage de l’enchantement, et ressemblait plutôt à un palais de fée, qu’à rien de ce qui sort de la main des hommes.
Adeline fut saisie d’étonnement, et demanda où elle était; mais le valet refusa de répondre à ses questions; et, après l’avoir engagée à prendre quelques rafraîchissemens, il la laissa. Elle s’approcha des croisées: la clarté de la lune lui découvrit un jardin spacieux, où les bosquets, les clairières et les eaux, brillantées par le clair de lune, composaient une scène d’une beauté variée et romantique. «Que peut signifier cela? dit-elle. Est-ce un charme pour m’entraîner à ma perte? Dans l’espoir de s’échapper, elle s’efforça d’ouvrir les fenêtres, mais elles étaient toutes condamnées; ensuite elle tenta d’ouvrir différentes portes, et les trouva pareillement fermées.