Voyant qu’on lui avait ôté tout moyen de se sauver, elle demeura quelque temps plongée dans le chagrin et dans la réflexion; mais elle fut à la fin tirée de sa rêverie par les accens d’une douce musique, dont les sons enchanteurs suspendaient les souffrances, et disposaient l’âme à la tendresse et aux délices de la contemplation. Adeline écouta avec surprise, se calma insensiblement, et se laissa intéresser; une tendre mélancolie s’empara de son cœur, et triompha de toutes les sensations pénibles: mais au moment où cessa la mélodie, l’enchantement s’évanouit, et elle revint au sentiment de sa situation.
La musique recommence:—elle cède encore par degrés à sa douce magie. Une voix de femme, accompagnée par un luth, un hautbois, et un petit nombre d’autres instrumens, fit alors entendre des sons si célestes, qu’ils ravissaient l’attention en extase. La voix s’affaiblissait graduellement, et ne rendait que quelques notes simples avec une douceur pathétique; tout-à-coup le mouvement change, et sur un air léger et gai, Adeline distingue les paroles suivantes:
CHANSON
Toute la vie est un mouvant prestige.
Des biens, des maux, des ombres, des clartés.
Chassez les maux dont l’aspect vous afflige!
Cueillez en fleurs les frêles voluptés.
Nous nous peignons de couleurs mensongères
La peine affreuse et le riant plaisir.
Si tous les deux ne sont que des chimères,
Rêver un bien, n’est-ce pas en jouir?
Que la sagesse enfin vous désabuse.
Elle vous dit: «Vos beaux jours sont comptés!
L’espoir promet et l’avenir refuse;
Cueillez en fleurs les frêles voluptés.»
La musique cessa, mais les sons vibraient sur son imagination, et elle était tombée dans la charmante langueur qu’ils lui avaient inspirée. Soudain la porte s’ouvrit, et le marquis de Montalte parut. Il s’approcha du sofa où était assise Adeline, et lui adressa la parole; elle ne l’entendit pas..., elle s’était évanouie. Il tâcha de la faire revenir, et y réussit enfin; mais en ouvrant les yeux, et en le revoyant, elle tomba dans un état d’insensibilité. Après avoir essayé divers moyens pour lui rendre la connaissance, il fut forcé d’appeler du secours. Deux jeunes femmes entrèrent; et, dès qu’elle commença à reprendre ses sens, il les laissa avec elle pour la préparer à le revoir. Lorsque Adeline s’aperçut que le marquis s’en était allé, et que des femmes prenaient soin d’elle, ses esprits se ranimèrent par degrés; elle regarda celles qui la servaient, et fut étonnée de voir tant d’appas et tant d’élégance.
Elle fit quelques tentatives pour intéresser leur pitié; mais elles parurent absolument insensibles à sa détresse, et se mirent à parler du marquis dans le langage de la plus haute admiration. Elles l’assurèrent qu’elle ne devait s’en prendre qu’à elle-même si elle n’était pas heureuse, et lui conseillèrent de le paraître en sa présence. Ce fut avec une peine extrême qu’Adeline retint l’expression du mépris qui venait au bord de ses lèvres, et qu’elle écouta leurs discours en silence: mais elle sentait le danger et l’inutilité de s’y refuser, et elle maîtrisa ses sensations.
C’est ainsi qu’elles continuaient leurs éloges du marquis, lorsqu’il se montra lui-même. Il fit un signe de la main; elles quittèrent aussitôt l’appartement. Adeline le regarda avec une sorte de désespoir muet. Il s’approche, lui prend la main. Elle la retire vivement; et se détournant avec un air de détresse inexprimable, elle fond en larmes. Il garda quelque temps le silence, et parut touché de sa souffrance; mais s’approchant de nouveau, et lui adressant la parole d’un ton aimable, il la conjura de pardonner une démarche que lui avaient suggérée, disait-il, le désespoir et l’amour. Elle était trop absorbée dans la douleur pour répondre; mais lorsqu’il la pressa de payer sa passion de quelque retour, l’accablement fit place à l’indignation, et elle lui reprocha sa conduite. Il fit valoir qu’il l’avait long-temps aimée et recherchée dans des vues honnêtes; il commençait à répéter l’offre de sa main, mais, en levant les yeux sur Adeline, il lut dans ses regards le mépris qu’elle méritait, d’après sa propre conscience.
Il fut interdit pour un moment, et sembla reconnaître que son projet était découvert, et sa personne dédaignée; mais reprenant bientôt son empire ordinaire sur les traits de son visage, il la pressa de nouveau, avec les plus vives sollicitations, de lui accorder son amour. Un instant de réflexion fit voir à Adeline le danger d’irriter son orgueil par un aveu du mépris que lui inspirait cette offre prétendue de mariage, et elle ne jugea pas convenable de descendre à la politique de la dissimulation, dans une conjoncture qui intéressait l’honneur et le repos de sa vie. Elle vit que le seul moyen d’échapper à ses desseins criminels, c’était de les éloigner; elle lui laissa croire qu’elle ignorait que la marquise était vivante, et que ses offres n’étaient qu’un piège.