Il remarqua qu’elle hésitait; et, impatient de tirer avantage de cette incertitude, il renouvela sa proposition avec un surcroît de chaleur.—«Demain nous serons unis, aimable Adeline; demain vous consentirez à devenir la marquise de Montalte. Alors vous répondrez à ma flamme, et.....»
«—Il faut auparavant mériter mon estime, monsieur.»
«—Je la mériterai....; je la mérite. N’êtes-vous pas à présent en mon pouvoir, et ne me suis-je pas défendu de profiter de votre situation? Ne vous fais-je pas les propositions les plus honorables?»—Adeline frissonna.—«Si vous désirez mon estime, monsieur, tâchez, s’il est possible, de me faire oublier par quels moyens je suis tombée en votre puissance. Si vos vues sont réellement honnêtes, prouvez-le, en me rendant ma liberté.»
«Aimable Adeline, voulez-vous donc fuir loin de celui qui vous adore? répliqua le marquis, avec un air de tendresse étudiée. Pourquoi exiger de moi une preuve aussi cruelle de désintéressement, d’un désintéressement incompatible avec l’amour? Non, charmante Adeline; que je goûte au moins le plaisir de vous contempler jusqu’au moment où des nœuds solennels écarteront tout obstacle à mon amour! Demain....»
Adeline vit le danger qu’elle courait, et l’interrompit. «—Méritez mon estime, monsieur, et vous l’obtiendrez; faites un premier pas pour y parvenir, en me délivrant d’une captivité qui me force de ne vous regarder qu’avec crainte et aversion. Comment puis-je croire à vos protestations d’amour, tant que vous ne paraîtrez prendre aucun intérêt à mon bonheur?» C’est ainsi qu’étrangère jusqu’alors aux artifices de la dissimulation, Adeline se permit d’y avoir recours, en déguisant son indignation et son mépris; mais bien que ce ne fût que pour se garantir du plus grand péril, elle n’employa cette ruse qu’avec répugnance, presque avec horreur; et, quoique sa dissimulation eût certainement une bonne fin, à peine pouvait-elle se persuader que cette fin pût justifier les moyens.
Le marquis persista dans ses sophismes.—«Pouvez-vous mettre en doute la réalité d’une passion qui, pour vous obtenir, m’a exposé au risque de vous déplaire? Mais n’ai-je pas consulté votre bonheur jusque dans cette même conduite que vous me reprochez? D’un séjour affreux et solitaire je vous ai transportée dans une brillante maison de plaisance, où tous les objets de luxe sont à vos ordres, où tout le monde va se conformer à vos vœux.»
«—Le premier de mes vœux, dit Adeline, c’est de sortir d’ici. Je vous supplie, je vous conjure de ne pas m’y retenir plus long-temps. Je suis une malheureuse orpheline, sans amis, exposée à mille dangers, et peut-être abandonnée à l’infortune. Je ne voudrais pas vous offenser; mais permettez-moi de dire qu’il n’est point pour moi de malheur au-dessus de celui que j’éprouverai, si je demeure dans ces lieux, ou si je suis encore poursuivie partout ailleurs par les offres que vous me faites!» Adeline avait déjà oublié sa politique; des larmes l’empêchèrent de poursuivre, et elle détourna la tête pour cacher son émotion.
«Au nom du ciel, Adeline, vous me faites injure, dit le marquis en se levant et en lui saisissant la main. Je vous aime, je vous adore; mais vous doutez de ma passion, et vous êtes insensible à mes vœux. Vous partagerez tous les plaisirs de cette demeure, mais vous n’en sortirez pas.» Elle dégagea sa main, et, dans une angoisse silencieuse, elle gagna une des extrémités du salon. De profonds soupirs s’échappèrent de son cœur; et, presqu’en défaillance, elle s’appuya sur une fenêtre pour se soutenir.
Le marquis la suivit. «Pourquoi, dit-il, persister aussi obstinément dans le refus de votre bonheur? Songez aux propositions que je vous ai faites, et acceptez-les, tandis que vous le pouvez encore. Demain, un prêtre nous unira;—assurément, lorsque je vous tiens ainsi en ma puissance, votre intérêt doit être d’y consentir!»
Adeline ne put répondre que par des larmes. Elle désespérait d’amener son cœur à la pitié, et tremblait d’irriter son orgueil par le mépris. Elle souffrit qu’il la conduisît à un siége auprès de la collation. Il la pressa de goûter de plusieurs confitures, et surtout de certaines liqueurs dont il but lui-même fort cavalièrement. Adeline n’accepta qu’une pêche.