Le marquis, interprétant son silence comme un acquiescement secret à ses propositions, reprenait tout son enjouement et sa vivacité; tandis que les regards enflammés qu’il ne cessait de jeter sur Adeline, la remplissaient de trouble et d’indignation. Au milieu du banquet, une douce musique joua de nouveau les airs les plus tendres et les plus passionnés; mais elle n’avait plus aucun pouvoir sur Adeline: son âme était trop gênée et trop attristée par la présence du marquis, pour recevoir même les adoucissemens de l’harmonie. Une chanson se fit entendre; elle était écrite avec cet art impuissant sous lequel les poètes voluptueux croient pouvoir cacher et recommander tout ensemble les principes du vice. Adeline la reçut avec mépris et mécontentement. Le marquis s’en aperçut, et fit signe d’exécuter un autre morceau, qui, en réunissant la force de la poésie aux charmes de la musique, pût détourner son âme des objets présens, et la plonger dans un agréable délire.

L’ESPRIT-FÉE.

STANCES.

J’habite le silence et l’ombre,
Je nage dans les feux du jour;
De la caverne la plus sombre
Je perce le plus noir détour.

Je plonge du haut des nuages
Dans l’abîme des flots amers;
J’en effleure tous les rivages
Jusqu’aux deux bouts de l’univers.

Au soleil ma course élancée,
Poursuit son char, et me fait voir
Des distances que la pensée
N’ose elle-même concevoir.

La nuit, lorsque je fais mes rondes
Dans les vallons, dans les forêts,
J’entends la musique des mondes
Que nul mortel n’ouït jamais.

Assis auprès d’une onde pure
Et sous les touffes d’un berceau,
Je prête l’oreille au murmure
Et du feuillage et du ruisseau.

Sur un roc à tête chenue
Au bord des mers je viens m’asseoir,
Pour regarder l’or de la nue
S’éteindre dans l’ombre du soir.

Sur la vague silencieuse,
Quand tous les vents sont amortis,
J’entends la conque harmonieuse
Des belles nymphes de Thétis.