Les rayons de la lune se jouant sur les eaux, dont la douce ondulation venait caresser le rivage, présentaient une scène d’une beauté tranquille, qui aurait calmé un cœur moins agité que celui d’Adeline: elle lui donna un coup d’œil, soupira et passa outre promptement pour chercher le mur du jardin, dont elle s’était considérablement éloignée. Après avoir erré quelque temps à travers les allées et les esplanades, sans rien rencontrer qui ressemblât à une clôture, elle se retrouva encore auprès du lac, et suivit alors sa rive avec les pas du désespoir:—des pleurs coulaient sur ses joues. La scène d’alentour n’offrait que des images de paix et de volupté, tous les objets semblaient dormir; pas un souffle ne remuait le feuillage, pas le moindre bruit ne s’élevait dans l’air; ce n’est que dans son sein que régnaient le désordre et la douleur. Elle continua de suivre les contours du rivage, et fut enfin conduite par une allée dans un sentier qui montait doucement en tournant sur le flanc d’un coteau: l’obscurité y était si profonde, qu’elle ne trouva son chemin qu’avec difficulté; tout à coup l’avenue se termina par un bosquet élevé, et elle aperçut une lumière qui partait d’un réduit à quelque distance.

Elle s’arrêta: son premier mouvement fut de se retirer; mais ayant prêté l’oreille sans entendre aucun bruit, son âme eut un faible rayon d’espoir que la personne à qui appartenait cette lumière, pourrait consentir à favoriser sa fuite. Elle avança en tremblant, et avec précaution du côté du réduit, afin d’observer en secret la personne, avant de se risquer à y entrer. Plus elle approchait, plus son émotion augmentait: arrivée sous le berceau, elle vit, à travers une croisée ouverte, le marquis couché sur un sofa, auprès d’une table couverte de vins et de fruits. Il était seul, et avait le visage enluminé par ses libations bachiques.

Pendant qu’elle regardait, enchaînée sur la place par la terreur, il jeta les yeux du côté de la fenêtre; la lumière donnait en plein sur la figure d’Adeline: mais elle ne resta pas pour s’assurer s’il l’avait aperçue; car elle quitta l’endroit avec la rapidité de l’éclair, et s’enfuit sans savoir si elle était poursuivie. Après avoir fait beaucoup de chemin, la lassitude la força enfin de s’arrêter, et elle se jeta sur le gazon, presque évanouie de crainte et de langueur. Elle savait que, si le marquis la surprenait tentant de s’échapper, il franchirait probablement les bornes qu’il s’était imposées jusqu’alors; elle redoutait donc les plus affreux dangers. Les palpitations de la terreur étaient si fortes qu’elle avait peine à respirer.

Elle épia, elle écouta dans une attente craintive; mais nulle forme humaine ne s’offrit à ses regards, nul bruit ne frappa son oreille; elle resta un temps considérable dans cet état. Elle pleura, et ses larmes soulagèrent son cœur oppressé. «O mon père! dit-elle, pourquoi avez-vous abandonné votre enfant? Si vous saviez les périls où vous l’avez exposée, sûrement vous auriez pitié d’elle, vous viendriez à son secours. Hélas! ne trouverai-je jamais un ami! Suis-je toujours destinée à donner ma confiance pour être abusée?—Pierre aussi aurait-il pu me trahir?» Elle pleura encore, et revint au sentiment de son danger actuel, et à la considération des moyens de s’y dérober;—mais elle n’en voyait aucun.

A son imagination le parc semblait n’avoir point de limites; elle avait erré d’esplanade en esplanade, de bosquet en bosquet, sans apercevoir aucune clôture. Elle ne put retrouver le mur du jardin; mais elle résolut de ne pas revenir au château, et de ne pas abandonner sa recherche. Comme elle se levait pour s’en aller, elle vit une ombre se mouvoir à une certaine distance; elle resta tranquille pour l’observer. L’ombre avançait lentement, et disparut soudain; mais elle vit sur-le-champ une personne sortir de l’obscurité, et s’approcher de l’endroit où elle était. Elle ne doutait point que le marquis ne l’eût aperçue; elle courut avec toute la rapidité possible sous l’ombrage d’un bosquet à sa gauche. Des pas la poursuivaient, et elle entendit répéter son nom, pendant qu’elle s’efforçait vainement de précipiter sa course.

Tout d’un coup le bruit de la poursuite se détourna, et se perdit dans une direction différente. Elle s’arrêta pour reprendre haleine; elle regarda autour d’elle, personne ne parut. Alors elle s’avança lentement le long de l’avenue, et touchait presque à son extrémité lorsqu’elle vit la même figure sortir de dessous les arbres, et s’élancer au milieu de l’allée. On la poursuit, et on l’approche. Une voix l’appelle; mais elle ne pouvait l’entendre, car elle était tombée sur la terre sans connaissance. Elle ne reprit ses sens que long-temps après, et ce fut pour se trouver dans les bras d’un étranger; elle fit un effort pour s’en débarrasser.

«Ne craignez rien, aimable Adeline, dit-il; ne craignez rien: vous êtes dans les bras d’un ami qui affrontera tous les hasards pour vous servir, qui vous protégera au péril de ses jours.» Il la pressa doucement contre son cœur. «M’avez-vous donc oublié?» ajouta-t-il. Elle regarda attentivement, et fut convaincue que c’était Théodore qui venait de lui parler. La joie fut sa première émotion; mais se rappelant son départ subit dans un moment aussi critique pour sa sûreté, et qu’il était ami du marquis, mille sensations confuses se combattaient dans son sein, et la plongeaient dans un abîme de défiance, d’appréhension et de désespoir.

Théodore la releva; et en la soutenant: «Fuyons sur-le-champ de ce lieu, dit-il: une voiture nous attend; elle suivra le chemin que vous indiquerez, et vous conduira auprès de vos amis.» Cette dernière phrase pénétra son cœur: «Hélas! je n’ai point d’amis, dit-elle, et je ne sais où aller.» Théodore serra tendrement sa main dans la sienne, et lui dit du ton de la plus douce pitié: «Eh bien! mes amis seront les vôtres, laissez-moi vous conduire auprès d’eux. Mais je suis dans des transes mortelles tant que vous resterez en ces lieux; hâtons-nous d’en sortir.» Adeline allait répondre, lorsqu’ils entendirent des voix à travers les arbres. Théodore, la soutenant avec son bras, l’entraîna le long de l’avenue: ils continuèrent de fuir jusqu’à ce qu’Adeline, perdant la respiration, ne put aller plus avant.

Après s’être reposés un moment sans entendre aucun pas à leur poursuite, ils reprirent leur course. Théodore savait qu’ils n’étaient pas éloignés des murs du jardin; mais il songeait aussi que, dans l’espace intermédiaire, divers sentiers venant des parties de l’enclos les plus éloignées, aboutissaient dans l’allée où il fallait passer, et que les gens du marquis pouvaient en sortir pour le croiser. Toutefois il cacha ses craintes à Adeline, et s’efforça de calmer et de rassurer ses esprits.

Enfin ils arrivèrent à la clôture, et Théodore la conduisait à une partie basse de la muraille, vers l’endroit où était la voiture, lorsqu’ils entendirent encore des voix dans les airs. Les esprits et la force d’Adeline étaient presque épuisés; mais elle fit un dernier effort pour avancer, et vit bientôt, à quelque distance, l’échelle dont Théodore s’était servi pour descendre dans le jardin. «Encore un peu de courage, dit-il, et vous êtes sauvée.» Il tint l’échelle pendant qu’elle montait; le haut de la muraille était large et uni: Adeline y étant arrivée attendit Théodore; il la suivit, et tira l’échelle de l’autre côté.