Lorsqu’ils furent descendus, ils virent la voiture, mais le conducteur n’y était plus. Théodore tremblait d’appeler, de peur que sa voix ne le découvrît; il mit donc Adeline dans la chaise, et alla lui-même pour chercher le postillon; il le trouva endormi sous un arbre à quelques pas. L’ayant éveillé, ils retournèrent à la voiture, et partirent ventre à terre. Adeline n’osait pas encore se croire hors de danger; mais après qu’ils eurent marché assez long-temps sans interruption, la joie de son cœur éclata, et elle remercia son libérateur dans les termes de la plus vive reconnaissance. Théodore lui répondit avec un ton de voix et des manières dont la sympathie prouvait que son bonheur en cette occasion égalait celui de sa compagne.

A mesure que la réflexion s’emparait de l’âme d’Adeline, l’anxiété y suspendait l’allégresse: dans ces instans d’agitation, elle ne songeait qu’à fuir; mais les circonstances de sa situation présente la frappèrent. Elle devint silencieuse et pensive: elle n’avait point d’amis près desquels elle pût se réfugier, et elle s’en allait sans savoir en quels lieux, avec un jeune militaire qui lui était presque étranger. Elle se rappela combien de fois elle avait été abusée et trahie par ceux à qui elle avait accordé le plus de confiance, et elle tomba dans l’accablement: elle se rappelait aussi les premières attentions que Théodore lui avait témoignées, et tremblait que cette conduite n’eût été inspirée par une passion égoïste. Elle voyait que cela était possible, mais elle se refusait à le croire probable, et sentait que rien ne pouvait l’affliger davantage que de soupçonner l’honnêteté de Théodore.

Il interrompit sa rêverie, en lui parlant de sa situation à l’abbaye. «Vous avez dû être bien étonnée, dit-il, et sans doute bien offensée, de ne point me voir à mon rendez-vous, après les avis alarmans que je vous avais donnés dans notre dernière entrevue. Cette circonstance m’a peut-être fait tort dans votre estime, si toutefois j’avais été assez heureux pour l’avoir obtenue; mais mes desseins ont été dominés par ceux du marquis de Montalte; et je crois pouvoir vous assurer qu’en cette conjoncture, ma douleur a été pour le moins égale à vos appréhensions.»

Adeline dit: «Qu’elle avait été très-alarmée de ses avis, et de ne point recevoir d’informations ultérieures concernant le danger qui la menaçait; et que.....» Elle retint les paroles qu’elle avait sur les lèvres; car elle s’aperçut que, sans y prendre garde, elle manifestait le penchant que renfermait son cœur. Il y eut un silence de quelques momens, et ni l’un ni l’autre n’étaient tranquilles. Enfin, Théodore renoua la conversation: «Permettez-moi, dit-il, de vous instruire des circonstances qui m’ont privé de l’entrevue que je vous avais demandée; je suis impatient de me justifier.» Sans attendre la réponse d’Adeline, il lui raconta que le marquis avait, par des moyens inexplicables, appris ou soupçonné le sujet de leur dernière conversation, et que, voyant ses projets en péril d’être déjoués, il avait pris des mesures efficaces pour l’empêcher d’en être plus amplement informée. Adeline se rappela aussitôt que Théodore avait été vu avec elle dans la forêt par La Motte, qui, sans doute, avait soupçonné leur inclination naissante, et avait eu soin d’avertir le marquis que, selon toute apparence, il avait un rival dans son ami.

«Le lendemain de notre dernière entrevue, dit Théodore, le marquis, qui est mon colonel, m’ordonna de me préparer à rejoindre mon régiment, et fixa mon départ au lendemain matin. Cet ordre subit ne laissa pas de me surprendre, mais je ne fus pas long-temps à en savoir le motif. Un domestique du marquis, que j’avais eu long-temps à mon service, entra dans ma chambre aussitôt après que j’eus quitté son maître, et m’exprimant son regret de me voir partir si précipitamment, laissa échapper quelques indices qui excitèrent ma surprise. Je lui fis des questions, et je fus confirmé dans les soupçons que j’avais conçus depuis quelque temps des projets du marquis sur votre personne.

«Jacques m’apprit que notre dernière entrevue avait été remarquée, et rapportée au marquis. Il savait cela d’un de ses camarades; et j’en fus si effrayé, que je l’engageai à me donner de temps en temps des avis sur la conduite du marquis. Dès-lors j’attendis avec un redoublement d’impatience le soir qui devait me ramener auprès de vous: mais l’adresse du marquis déconcerta entièrement mes efforts et mes vœux. Il s’était engagé à passer la journée à la maison de campagne d’un homme de qualité, éloignée de quelques lieues; et, malgré toutes les excuses que je pus donner, il me fallut l’accompagner. Forcé d’obéir, je passai la journée dans l’agitation et l’anxiété la plus affreuse. Il était minuit avant que nous fussions de retour au château du marquis. Je me levai le lendemain de bonne heure, pour me mettre en route, et je résolus de chercher à vous voir avant de quitter le pays.

»Lorsque j’entrai dans la salle à déjeuner, je fus très-étonné d’y trouver déjà le marquis, lequel, en trouvant la matinée superbe, déclara que son intention était de m’accompagner jusqu’à Chineau. Privé tout-à-coup de ma dernière espérance, je crois que mon visage exprima ce que je sentais; car les regards curieux du marquis passèrent aussitôt de l’indifférence au mécontentement. Il y a au moins douze lieues de Chineau à l’abbaye. J’eus d’abord l’intention de revenir de cet endroit, mais je songeai que ce serait un bien grand hasard si je pouvais vous trouver seule; et de plus que, si La Motte m’apercevait, cela réveillerait tous ses soupçons, et le mettrait en garde contre tous les plans que je croirais convenable de tenter à l’avenir: je continuai donc ma route pour rejoindre mon régiment.

»Jacques me transmit de fréquens renseignemens sur les opérations du marquis; mais sa manière de s’exprimer était si peu claire, qu’ils ne servirent qu’à m’embarrasser et à me désoler. Sa dernière lettre m’alarma à tel point, que le séjour de ma garnison me devint insupportable; et comme il m’était impossible d’obtenir un congé, je quittai le corps secrètement, et vins me cacher dans une chaumière, environ à un mille du château, afin d’être plus tôt instruit des projets du marquis. Jacques me donna chaque jour des informations, et enfin m’annonça l’horrible complot tramé pour la nuit suivante.

»J’avais bien peu de probabilités de pouvoir vous prévenir de votre danger. Si je me hasardais d’approcher de l’abbaye, La Motte pouvait me découvrir, et rendre inutiles toutes mes tentatives pour vous sauver. Je résolus pourtant d’en courir les risques dans l’espérance de vous voir; et à la chute du jour je me préparais à gagner l’abbaye, lorsque Jacques parut et m’apprit qu’on devait vous conduire au château. Mon plan en devint d’une exécution moins difficile. J’appris encore que le marquis, n’ayant plus aucune crainte de vous perdre, projetait, à l’aide de ces raffinemens de luxe qui ne lui sont que trop familiers, de vous rendre favorable à ses vœux, et de vous séduire par de fausses propositions de mariage. M’étant procuré la connaissance de la chambre qui vous était destinée, j’ai fait aposter une voiture pour nous attendre; et, avec l’intention d’escalader votre fenêtre et de vous délivrer, je suis entré à minuit dans le jardin.»

Théodore ayant achevé de parler: «Je ne connais point d’expressions, dit Adeline, qui puissent vous rendre le sentiment des obligations que je vous ai, ni la reconnaissance dont me pénètre votre générosité.»