«Ah! n’appelez pas cela de la générosité, répliqua-t-il; c’était de l’amour.» Il s’arrêta. Adeline garda le silence. Après quelques momens d’une émotion expressive, il reprit: «Pardonnez cette brusque déclaration; mais pourquoi la nommer brusque, lorsque mes actions vous ont déjà découvert ce que ma bouche n’a osé vous avouer jusqu’à cet instant?» Il fit encore une pause. Adeline se taisait toujours. «Rendez-moi cependant la justice de croire que je sens combien il est déplacé de vous parler à présent de mon amour; mais l’aveu m’en a été surpris. Je vous promets aussi de m’abstenir de renouveler ce discours, jusqu’à ce que vous soyez dans une situation où vous puissiez accepter ou refuser librement l’attachement sincère que je vous offre. Toutefois, si je pouvais être assuré maintenant de posséder votre estime, je serais délivré de l’inquiétude la plus cruelle.»

Adeline s’étonna qu’il eût douté de son estime après le service généreux et signalé qu’il lui avait rendu; mais elle était encore étrangère à la timidité de l’amour. «Pouvez-vous me croire ingrate? dit-elle d’une voix tremblante. Est-il possible que j’envisage vos démarches amicales en ma faveur, sans vous estimer?» Théodore lui prit aussitôt la main, et la pressa en silence contre ses lèvres. Ils étaient tous les deux trop émus pour converser, et ils continuèrent de marcher pendant plusieurs milles sans s’adresser une parole.


CHAPITRE V.

Le point du jour commençait à blanchir les nuages, lorsque les voyageurs s’arrêtèrent à une petite ville, pour changer de chevaux. Théodore supplia Adeline de descendre pour se rafraîchir. Elle y consentit avec peine; mais les gens de l’auberge n’étaient pas encore levés, et il se passa quelque temps avant que le postillon, en heurtant et en criant, vînt à bout de les éveiller.

Après avoir pris de légers rafraîchissemens, Théodore et Adeline regagnèrent la voiture. Théodore s’abstenait, par délicatesse, de remettre pour le moment la conversation sur le seul objet qui pouvait l’intéresser. Après avoir montré quelques beautés du paysage sur la route, et fait d’autres efforts pour soutenir la conversation, il retomba dans le silence. Son âme, quoique toujours agitée, était alors délivrée de l’appréhension qui l’avait long-temps accablée. Au premier regard qu’il reporta sur Adeline, ses charmes firent une profonde impression sur son âme: il y avait dans sa beauté un sentiment que le cœur de Théodore avait reconnu d’abord, et dont elle avait ensuite confirmé les effets par ses manières et sa conversation.

La connaissance de l’abandon où elle était réduite, et des dangers qui l’environnaient, avait éveillé dans le cœur de Théodore la plus tendre pitié, avait aidé l’admiration à se changer en amour. On ne peut s’imaginer le tourment qu’il éprouva quand il fut forcé de la laisser exposée à ces dangers, sans qu’il lui fût possible de l’en avertir. Pendant son séjour au régiment, son âme fut constamment en proie à des terreurs qu’il ne se sentait en état de combattre qu’en revenant dans le voisinage de l’abbaye, où il pourrait être promptement informé des projets du marquis, et à portée de seconder Adeline de son assistance.

Il ne pouvait demander un congé, sans dévoiler son secret dans le lieu où il craignait le plus d’en donner connaissance. Enfin, par une témérité généreuse qui, tout en bravant la loi, était pourtant inspirée par la vertu, il quitta secrètement son corps. Il avait observé la tactique du marquis, avec une anxiété tremblante, jusqu’au soir qui devait décider du sort d’Adeline. Il excita toutes ses facultés pour agir, et se plongea dans un flux et reflux d’espérance et de crainte,—d’attente et d’horreur.

Jamais, si ce n’est alors, il n’avait osé la croire hors de danger. La distance du château à laquelle ils étaient parvenus, sans se voir poursuivis de personne, mettait le comble à son espoir. Il était impossible qu’il fût assis à côté de sa chère Adeline, qu’il reçût les assurances de sa gratitude et de son estime, sans espérer un tendre retour. Il se félicitait d’être son libérateur, et lui peignait d’avance les scènes de bonheur qui l’attendaient, lorsqu’elle serait sous la protection de sa famille. Les nuances de la souffrance et de l’appréhension disparaissaient de son âme, et la laissaient tout entière aux rayons de la joie. Lorsqu’une ombre de crainte y revenait parfois, ou lorsqu’il se rappelait avec douleur dans quelles circonstances il avait abandonné son régiment établi sur la frontière, et dans un temps de guerre, il regardait Adeline; et ses traits charmans, par une prompte magie, faisaient rayonner la paix sur son cœur.

Mais Adeline avait un sujet d’anxiété dont Théodore était exempt; la perspective de son avenir était enveloppée de doute et d’obscurité. Elle allait encore solliciter les secours de personnes étrangères,—s’exposer encore à l’incertitude de leurs bontés; elle se voyait réduite aux désagrémens de la dépendance, ou à la difficulté de gagner une subsistance précaire: ces anticipations altéraient la joie que lui donnaient son évasion et l’attachement que les procédés et l’aveu de Théodore avaient manifesté. La délicatesse de sa conduite, en évitant de tirer avantage de la situation où elle était pour lui parler d’amour, augmentait son estime et flattait sa fierté.