Adeline était plongée dans des réflexions de ce genre, quand le postillon arrêta la voiture; et montrant une partie de la route qui descendait sur le flanc d’une colline, il dit qu’ils étaient poursuivis par plusieurs cavaliers. Théodore lui ordonna d’avancer avec toute la célérité possible, et de se jeter hors de la grande route, dans le premier chemin obscur qui se présenterait. Le postillon fit claquer son fouet, et partit comme s’il y allait de sa vie. Cependant Théodore tâchait de ranimer Adeline; elle succombait à sa terreur, et croyait que si une fois elle échappait au marquis, elle n’aurait plus rien à redouter du sort.
Ils entrèrent sur-le-champ dans un chemin bordé de haies et d’arbres élevés. Théodore regarda encore par la portière, mais les branches l’empêchèrent de voir assez loin pour s’assurer si l’on continuait de les poursuivre. Adeline tâchait de dissimuler son agitation. «Cette route, dit Théodore, nous conduira certainement à une ville ou à un village, et alors nous n’avons plus rien à craindre; car, si mon bras ne suffit pas pour vous défendre contre les gens qui nous poursuivent, je ne doute point que je ne parvienne à intéresser en votre faveur quelques-uns des habitans.»
Adeline parut rassurée par l’espoir que lui donnait cette réflexion. Théodore regarda de nouveau derrière la voiture; mais les détours du chemin bornaient ses regards, et le bruit des roues l’empêchait de rien entendre. Il dit enfin au postillon d’arrêter; et ayant écouté attentivement, sans s’apercevoir d’aucun bruit de chevaux, il commença d’espérer qu’ils étaient hors de danger. «Savez-vous où mène ce chemin?» dit-il. Le postillon répondit qu’il l’ignorait, mais qu’il voyait, à travers les arbres, des maisons à quelque distance, et que probablement cette route y conduisait. Ce fut pour Théodore une bien bonne annonce; il regarda en dehors, et aperçut les maisons. Le postillon avança. «Ne craignez rien, mon adorable Adeline, dit Théodore, vous êtes en sûreté; je ne vous abandonnerai qu’avec la vie.» Adeline soupira, non pas pour elle seule, mais pour le danger que pouvait courir Théodore.
Ils avaient continué de marcher ainsi pendant près d’une demi-heure, lorsqu’ils arrivèrent à un petit village. Bientôt après ils descendirent à une auberge, la meilleure de l’endroit. Théodore, en aidant Adeline à descendre de la chaise, la conjura encore de dissiper ses craintes, et lui parla avec une tendresse à laquelle elle ne put répondre que par un sourire qui cachait mal son inquiétude. Après avoir commandé des rafraîchissemens, il sortit pour parler à l’aubergiste; mais à peine avait-il quitté la chambre qu’Adeline vit entrer dans la cour une troupe de cavaliers: elle ne douta plus que ce ne fussent les personnes qu’ils avaient voulu éviter. Deux d’entre eux seulement avaient le visage tourné de son côté; mais elle crut que la figure de l’un des autres ressemblait assez à celle du marquis.
Elle fut glacée d’effroi; sa raison l’abandonna pour quelques instans. Son premier mouvement fut de vouloir se cacher; mais pendant qu’elle en cherchait les moyens, l’un des cavaliers leva les yeux sur la fenêtre près de laquelle elle était: il parla à ses compagnons, et ils entrèrent ensemble dans l’auberge. Adeline ne pouvait sortir de la chambre sans être aperçue; seule et sans secours, il lui était presque aussi dangereux d’y rester. Elle parcourait la chambre dans une transe mortelle, tantôt appelant tout bas Théodore, tantôt s’étonnant de ce qu’il ne revenait pas. Par momens, sa souffrance était inexprimable. Soudain un bruit tumultueux de voix s’éleva dans une partie éloignée de l’auberge, et elle distingua bientôt les paroles des gens qui se disputaient. «Je vous arrête, dit l’un d’eux, et vous ne sortirez d’ici que sous bonne et sûre garde.»
Le moment d’après, Adeline entendit la voix de Théodore qui répliquait: «Je ne prétends point résister aux ordres supérieurs, dit-il, et je vous donne ma parole d’honneur de ne point m’en aller sans vous: mais ne m’empêchez pas de retourner dans cette chambre; j’y ai un ami à qui je veux dire un mot.» Ils se refusèrent d’abord à cette demande, ne la regardant que comme un prétexte pour avoir l’occasion de s’évader; mais, après beaucoup d’altercations et d’instances, ils y consentirent. Il s’élança vers la chambre où était demeurée Adeline. Un sergent et un caporal le suivirent jusqu’à la porte, et leurs deux fusiliers passèrent dans la cour de l’auberge, pour observer les fenêtres de l’appartement.
Il ouvrit la porte d’une main empressée; mais Adeline ne se hâta pas de venir à sa rencontre, car elle s’était presque évanouie au commencement de la rixe. Théodore appela fortement au secours, et la maîtresse de l’auberge parut bientôt avec sa boîte aux remèdes: ils furent inutiles. Adeline demeura insensible, et ne donnait des signes d’existence que par sa respiration. Le tourment de Théodore fut en même temps augmenté par la présence des gardes, qui, riant de la découverte de son ami prétendu, déclarèrent qu’ils ne pouvaient attendre davantage. Aussitôt ils voulurent l’arracher d’auprès du corps inanimé d’Adeline, sur laquelle il était penché dans une angoisse indicible; mais, se retournant en fureur, il tira son épée, et jura qu’aucune puissance au monde ne le forcerait de sortir que la jeune personne n’eût repris connaissance.
Les gardes, irrités par l’action et l’air déterminé de Théodore, s’avancèrent pour le saisir; mais il présenta la pointe de son épée, et leur défendit d’approcher. L’un d’eux tira aussitôt son sabre. Théodore se tint en garde, mais sans avancer. «Je demande seulement à rester ici jusqu’à ce que cette dame soit revenue à elle, dit-il; vous voyez l’alternative.» L’homme, déjà courroucé par la résistance de Théodore, prit la dernière partie de son discours pour une menace, et résolut de ne pas céder. Il s’avança; et, pendant que son camarade appelait les soldats qui étaient dans la cour, Théodore le blessa légèrement à l’épaule, et reçut lui-même un coup de sabre sur la tête.
Le sang jaillit à grands flots de la blessure. Théodore chancelle, et tombe dans un fauteuil au même instant où le reste de la bande entrait dans la chambre, et où Adeline rouvrait les yeux pour le voir couvert de sang et pâle comme la mort. Elle s’écria: «Ils l’ont tué!» et elle retomba sur son siége. Au son de sa voix, il leva la tête, et lui tendit la main en souriant. «Je ne suis pas beaucoup blessé, dit-il d’une voix faible, et je serai bientôt guéri, si vous l’êtes vous-même.» Elle courut à lui, et lui tendit la main. «Ne peut-on avoir un chirurgien, dit-elle avec un regard douloureux?»—Ne vous alarmez point, dit Théodore, je ne suis pas si mal que vous l’imaginez.» La chambre se remplit alors d’une foule de gens que le bruit de la rixe avait rassemblés: dans le nombre était un homme qui faisait dans le village le métier de médecin, de chirurgien et d’apothicaire; il était venu pour porter du secours à Théodore.
Après avoir examiné la plaie, il s’abstint de dire son avis, mais il ordonna qu’on mît le malade au lit sur-le-champ. Les gardes s’y opposèrent, en alléguant qu’il était de leur devoir de le conduire au régiment. «Cela ne se peut pas sans un grand danger pour sa vie, reprit le docteur, et......»