«Oh! il s’agit bien de sa vie, dit le sergent! Il faut que nous fassions notre devoir.» Adeline, qui jusqu’alors était demeurée dans une anxiété tremblante, ne put garder le silence plus long-temps. «Puisque le chirurgien, dit-elle, est d’avis que le blessé ne peut pas être transporté dans cet état sans mettre sa vie en péril, vous devez songer que, s’il meurt, la vôtre pourra bien en répondre.»
«Oui, dit le chirurgien qui n’était pas disposé à lâcher son malade: je déclare, en présence de témoins, qu’il n’est pas en état d’être transporté; vous ferez donc bien de prendre garde aux conséquences. Il a reçu une blessure très-dangereuse, qui exige le plus soigneux traitement, et le succès est même fort douteux; mais, s’il voyage, la fièvre pourra survenir, et alors la plaie serait mortelle.» Théodore écouta cette décision avec tranquillité; mais Adeline cachait mal l’angoisse de son cœur: elle recueillit tout son courage pour retenir les larmes qui gonflaient ses yeux; et, malgré l’envie qu’elle avait d’intéresser l’humanité des gardes, ou de leur inspirer des craintes sur leur malheureux prisonnier, elle n’osait hasarder l’expression de ses sentimens.
Elle fut soulagée de ce combat intérieur par la pitié des gens dont la chambre était remplie, et qui, prenant hautement le parti de Théodore, déclarèrent que les gardes seraient coupables de meurtre s’ils l’emmenaient. «Eh mais! il faut toujours qu’il meure, dit le sergent, pour avoir quitté son poste, et avoir tiré l’épée contre moi lorsque j’exécutais mes ordres.» Une faiblesse subite s’empara du cœur d’Adeline; elle s’appuya contre le fauteuil de Théodore, qui, pour un moment, cessa de songer à lui-même pour ne s’inquiéter que d’elle. Il la soutint avec son bras; et, s’efforçant de sourire, lui dit d’un ton si faible qu’à peine pouvait-elle l’entendre: «On veut me noircir; mais, lorsque l’affaire sera approfondie, elle s’arrangera sans aucune suite sérieuse.»
Adeline sentit que ces mots n’étaient prononcés que pour la rassurer; elle n’y ajouta donc pas beaucoup de foi, bien que Théodore continuât de lui répéter des assurances du même genre. Cependant le peuple, dont la compassion avait été graduellement émue par la dureté du sergent, joignait alors l’indignation à la pitié, en considérant avec quelle barbarie on lui annonçait une punition qui paraissait inévitable. Bientôt la fureur devint si grande, que, d’une part, dans la crainte de suites plus sérieuses, et de l’autre dans un mouvement de honte occasioné par le reproche de cruauté, le sergent accorda qu’on le mettrait au lit jusqu’à ce que son commandant lui eût donné de nouveaux ordres. La joie d’Adeline surmonta pour un instant le sentiment de ses malheurs et de sa situation.
Elle attendit dans une chambre voisine l’avis du chirurgien, qui s’occupait d’examiner la blessure. Quoiqu’en toute autre circonstance cet accident l’eût profondément affligée, elle en était alors d’autant plus pénétrée, qu’elle s’en regardait comme la cause. A peine osait-elle s’arrêter à cette affreuse assertion, que, si Théodore se rétablissait, il serait puni de mort; mais elle s’efforçait de croire que ce n’était qu’une cruelle exagération de la part de son adversaire.
Le danger présent de Théodore, réuni à toutes les autres circonstances qui l’accompagnaient, éveilla toute sa tendresse, et lui découvrit à elle-même le véritable état de ses affections. Les grâces, la figure noble et spirituelle, et les manières engageantes qu’elle avait d’abord admirées dans Théodore, avaient pris ensuite un nouvel intérêt par la force des pensées et l’élégance des sentimens déployés dans sa conversation. Ses procédés, depuis son évasion, lui avaient inspiré la plus vive reconnaissance; et le danger qu’il venait d’affronter pour elle transformait son attachement en amour. Son cœur était à découvert; et, pour la première fois, elle y voyait ses véritables émotions.
Le chirurgien passa enfin de la chambre de Théodore dans celle où Adeline l’attendait pour lui parler. Elle lui demanda comment allait la blessure.—«Vous êtes la parente du malade, à ce que je présume, madame; sa sœur peut-être?» Adeline fut fâchée et embarrassée de la question; et, sans y répondre, elle répéta la sienne, «Peut-être lui tenez-vous de plus près, poursuivit le chirurgien, n’ayant pas l’air non plus de faire attention à sa demande; vous êtes peut-être sa femme.» Adeline rougit; elle allait répondre, mais il continua son discours. «L’intérêt que vous prenez à sa santé est au surplus bien flatteur; et je me mettrais volontiers à sa place si j’étais sûr d’obtenir une aussi tendre compassion d’une aussi charmante personne.» A ces mots il salua jusqu’à terre. Adeline, prenant un air réservé, lui dit: «A présent, monsieur, que votre compliment est terminé, vous aurez peut-être égard à ma question; je vous ai demandé comment vous aviez laissé votre malade.»
«—C’est là, madame, une question à laquelle il est peut-être très-difficile de répondre, et c’est toujours une fonction bien désagréable que d’annoncer de mauvaises nouvelles.... Je crains qu’il ne meure.» Le chirurgien ouvrit sa tabatière, et la présenta à Adeline. «Qu’il ne meure! s’écria-t-elle d’une faible voix; qu’il ne meure!»
«—Ne vous alarmez pas, madame, reprit le chirurgien en la voyant pâlir; ne vous alarmez pas. Il est possible que le coup n’ait pas été jusqu’au.... (il hésita), et, dans ce cas, le.. (hésitant encore) n’est pas attaqué; et, si cela est, les membranes intérieures du cerveau ne sont pas offensées: dans ce cas-là, l’inflammation pourra bien ne pas gagner la plaie, et le malade pourra bien en réchapper. Mais, d’un autre côté, si.....»
«—Je vous supplie de parler clairement, interrompit Adeline, et de ne pas vous jouer de ma douleur. Le croyez-vous effectivement en danger?»