«—En danger, madame! s’écria le chirurgien, en danger! Oui, certainement; et dans un grand danger encore.» A ces mots il sortit d’un air chagrin et mécontent. Adeline resta quelques momens dans la chambre, en proie à un excès de tristesse qu’elle ne se sentait pas en état de contraindre. Essuyant ses larmes et tâchant de composer son visage, elle sortit, et dit à un garçon d’aller lui chercher la maîtresse de l’auberge. Après l’avoir vainement attendue quelque temps, elle sonna, et lui envoya un second message plus pressant. L’hôtesse ne paraissait point encore; à la fin, Adeline descendit au rez-de-chaussée, où elle la trouva environnée d’une foule de monde, et racontant d’une voix forte, et avec beaucoup de gesticulations, les particularités de la dernière aventure. A la vue d’Adeline, elle s’écria: «Oh! voici mademoiselle elle-même!» Sur-le-champ tous les regards de l’assemblée furent tournés sur elle. Adeline, que la foule empêchait d’approcher de l’hôtesse, lui fit signe, et allait se retirer; mais cette femme, empressée de continuer son histoire, ne fit point d’attention à ce signal. Adeline ne voulait pas l’appeler tout haut, de peur d’être remarquée par la foule; et ce fut en vain qu’elle tâcha de rencontrer ses regards: ils se portaient de toutes parts, excepté sur elle.
«Assurément ce serait une grande pitié, dit l’hôtesse, s’il allait être fusillé; c’est un si bel homme! Mais on dit que, s’il s’en réchappe, il le sera certainement. Le pauvre garçon! Mais, selon toute apparence, il n’en sera rien; car le docteur dit qu’il ne sortira pas en vie de cette maison.» Adeline pria un homme qui était auprès d’elle, de dire à l’hôtesse qu’elle désirait lui parler, et elle se retira.
A peu près au bout de dix minutes l’hôtesse parut. «Hélas! mademoiselle, dit-elle, votre frère est dans un triste état; on craint bien qu’il ne s’en tire pas.» Adeline demanda s’il n’y avait pas dans la ville une autre personne de l’art que le chirurgien qu’elle avait déjà vu. «Mon Dieu! madame, l’air est ici fort sain, nous n’avons guère besoin des gens de la médecine; jamais il ne nous était arrivé un pareil accident. Il y a dix ans ou environ que le docteur demeure ici; mais son métier n’y est pas en grande faveur, et je crois qu’il n’est pas trop bien dans ses affaires. Nous avons bien assez d’un de ces messieurs-là.» Adeline l’interrompit pour lui faire quelques questions au sujet de Théodore que l’hôtesse avait accompagné dans sa chambre. Elle s’informa comment il avait supporté le premier appareil, et s’il avait eu l’air soulagé après l’opération; à quoi l’hôtesse ne fit aucune réponse satisfaisante. Elle demanda s’il y avait quelque autre chirurgien dans le voisinage; on lui répondit que non.
La détresse peinte sur le visage d’Adeline parut exciter la compassion de l’hôtesse; elle tâcha de la consoler du mieux qu’il lui fut possible. Elle lui conseilla de faire avertir ses amis, et offrit de lui procurer un exprès. Adeline soupira, et dit que cela n’était pas nécessaire. «Je ne sais pas, mademoiselle, ce que vous entendez par nécessaire, continua l’hôtesse; pour moi, je trouve qu’il me serait bien cruel de mourir chez des étrangers, sans parens auprès de moi; et je crois que ce pauvre monsieur pense de même: et puis, s’il vient à mourir, qui est-ce qui paiera son enterrement?» Adeline la pria de cesser; et, désirant qu’on ne négligeât aucune attention, elle lui promit une récompense pour ses peines. Elle dit qu’on lui apportât sur-le-champ une plume et de l’encre.—«Oui, sûrement, mademoiselle, c’est le meilleur parti; vos amis ne vous pardonneraient jamais de ne les avoir pas prévenus; je sais cela par expérience. Pour ce qui est d’avoir soin de lui, il aura tout ce qui se trouve dans la maison; et je vous garantis qu’il n’y eut jamais de meilleure auberge dans le canton, quoique la ville ne soit pas des plus fortes.» Adeline fut obligée de demander de nouveau une plume et de l’encre, avant que la bavarde hôtesse sortît de la chambre.
L’idée d’envoyer chercher les amis de Théodore ne s’était pas présentée à son esprit dans le désordre des dernières scènes, et elle fut alors un peu rassurée par la perspective de consolation que cette pensée lui offrait pour lui. Lorsqu’on eut apporté la plume et l’encre, elle écrivit à Théodore le billet suivant:
«Dans votre situation présente, vous avez besoin de tous les secours qu’on peut vous procurer; et certainement il n’y a point, dans les maladies, de cordial plus efficace que la présence d’un ami. Permettez-moi donc d’informer vos parens de votre état; ce sera pour moi une satisfaction, et, j’en suis sûre, une consolation pour vous.»
Peu de temps après avoir envoyé le billet, elle reçut un message de Théodore, par lequel il demandait très-respectueusement, mais avec beaucoup d’instance, à la voir pendant quelques minutes. Elle se rendit aussitôt à sa chambre. Ses mortelles appréhensions furent confirmées par la langueur répandue sur son visage; elle succomba presque à son saisissement, et aux efforts qu’elle fit pour dissimuler son émotion. «Je vous remercie de votre bonté, dit-il en lui tendant sa main.» Elle la reçut; s’asseyant à côté du lit, elle versa un déluge de pleurs. Quand son agitation se fut un peu calmée, ôtant son mouchoir de ses yeux, elle regarda Théodore; un sourire du plus tendre amour exprima le vif intérêt qu’il prenait à sa destinée, et porta dans son cœur une consolation passagère.
«Pardonnez cette faiblesse, dit-elle; depuis long-temps mon âme a été si diversement agitée...» Théodore l’interrompit. «—Ces larmes sont bien chères à mon cœur. Mais, pour moi-même, tâchez de vous rassurer: je ne doute point que je ne sois bientôt hors d’affaire. Le chirurgien....»
«Je n’aime point cet homme, dit Adeline; mais dites-moi comment vous vous trouvez vous-même.» Il l’assura qu’il se sentait alors beaucoup mieux qu’il n’avait encore été; et, lui parlant de son tendre billet, il passa au motif qui lui avait fait demander à la voir. «Mes parens, dit-il, résident fort loin d’ici, et je suis bien sûr que leur affection pour moi est telle, que, s’ils étaient informés de mon état, aucune considération ne pourrait les empêcher de voler à mon secours; mais, avant qu’ils fussent arrivés, leur présence deviendrait probablement inutile. Adeline le regarda avec intérêt. «Je serai sûrement rétabli, poursuivit-il en souriant, avant qu’une lettre leur fût parvenue; ce serait donc leur causer une peine et un voyage superflus. Pour votre tranquillité, Adeline, je voudrais qu’ils fussent ici; mais peu de jours suffiront pour nous éclairer sur les suites de ma blessure. Attendons au moins jusqu’alors, et nous prendrons conseil des circonstances.»
Adeline n’insista pas sur ce point, et revint à un objet d’un intérêt beaucoup plus pressant. «Je désirerais, dit-elle, que vous eussiez un plus habile chirurgien. Vous connaissez mieux que moi la géographie de la province; sommes-nous voisins de quelque ville où l’on puisse consulter une autre personne?»