«—Je ne crois pas, dit-il, et cela n’en vaut pas la peine; car ma blessure est si peu considérable, qu’il ne faut qu’une légère portion de savoir pour la guérir. Mais pourquoi, ma chère Adeline, vous abandonner à ces inquiétudes? Pourquoi vous laisser troubler par ce penchant à prévoir le malheur? Je suis tenté, peut-être est-ce présomption, de l’attribuer à votre attachement; et permettez-moi de vous assurer qu’en excitant par-là ma reconnaissance, vous ajoutez encore à ma tendre estime. O Adeline! puisque vous désirez mon prompt rétablissement, que je vous voie donc tranquille: tant que je vous croirai malheureuse, je ne pourrai me bien porter.» Elle l’assura qu’elle s’efforcerait de se calmer; et, craignant qu’une plus longue conversation ne lui devînt nuisible, elle le laissa reposer.
En traversant la galerie, elle rencontra l’hôtesse. Le peu de mots qu’Adeline avait dits à cette femme avaient fait sur elle l’effet d’un talisman, avaient transformé la négligence et l’impertinence en une politesse officieuse: elle venait demander si le monsieur du premier avait tout ce qu’il désirait. «—Je lui ai trouvé une garde, mademoiselle, pour le veiller, et j’ose dire qu’elle s’en acquittera bien; mais j’y aurai l’œil, car je ne pourrai m’empêcher d’aller quelquefois le servir moi-même. Pauvre jeune homme! comme il prend son mal en patience! on ne s’imaginerait pas qu’il est à la veille de mourir; et pourtant le docteur le lui a dit à lui-même, ou du moins à peu près.» Adeline fut extrêmement fâchée de cette imprudente conduite du chirurgien, et congédia l’hôtesse après avoir commandé un léger dîner.
Sur le soir le chirurgien fit une seconde visite; et après avoir passé quelque temps avec son malade, il retourna au salon, comme Adeline le lui avait recommandé, pour lui rendre compte de son état. Il répondit aux questions d’Adeline avec beaucoup de gravité. «Il m’est impossible, madame, de vous rien dire de positif pour le moment; mais j’ai mes raisons pour tenir à l’opinion dont je vous ai fait part ce matin: et certes, je ne suis pas homme à établir mes opinions sur de légers fondemens. Je veux vous en donner un exemple frappant.
»Il n’y a pas quinze jours que je fus appelé pour voir un malade à quelques lieues d’ici. J’étais absent lorsque l’exprès arriva. Le cas était pressant; et, avant que je parusse, on avait consulté un autre médecin. Il avait ordonné des remèdes qui avaient, en apparence, soulagé le malade. Lorsque je me présentai, ses amis se félicitaient des progrès de sa guérison, et ils étaient tous d’accord avec le médecin qu’il était absolument hors d’affaire. Soyez sûrs, leur dis-je, que vous vous trompez; ces remèdes ne peuvent lui avoir fait du bien: le malade est dans le plus grand danger. Le malade soupira; mais mon confrère continua d’assurer que les remèdes qu’il avait ordonnés étaient non-seulement certains, mais encore très-prompts, puisqu’ils avaient déjà produit de bons effets. Là-dessus, la patience m’échappa; et persistant dans mon avis, que ces effets étaient trompeurs et le malade sans ressource, j’assurai ce dernier que sa vie était dans le plus grand péril. Je ne suis pas de ces gens, madame, qui amusent leurs malades jusqu’aux derniers momens; mais vous allez apprendre le résultat.
»Mon confrère était, j’imagine, furieux de la fermeté de ma contradiction; il prit un air très-courroucé qui ne m’affecta pas le moins du monde; et, se tournant vers le malade, il le pria de décider à quel sentiment il voulait s’en tenir, attendu qu’il refusait d’opérer avec moi. Le malade me fit l’honneur, poursuivit le chirurgien avec un sourire de satisfaction et en caressant son jabot, d’avoir de moi une opinion meilleure peut-être que je ne le méritais, car il congédia sur-le-champ mon contradicteur. Je n’aurais jamais cru, dit-il, lorsque le médecin sortait de la chambre, je n’aurais jamais cru qu’un homme qui pratiquait depuis tant d’années fût d’une ignorance aussi profonde dans son art.
»Je ne l’aurais pas imaginé non plus, lui dis-je.—Je suis étonné qu’il n’ait pas pris garde au danger où je suis, reprit le malade.—Je n’en suis pas moins étonné, répliquai-je.—J’étais décidé à faire tout ce que je pourrais pour le malade, car c’était un homme d’esprit, comme vous voyez, et je m’intéressais à lui. Je changeai donc les ordonnances, et je fournis moi-même les remèdes; mais tout fut inutile, mon opinion se vérifia, et il mourut avant le lendemain matin.»—Adeline, qui avait été forcée d’écouter cette longue histoire, poussa un soupir à la conclusion. «Je ne suis pas surpris de vous avoir affectée, dit le chirurgien; l’exemple que je viens de vous citer est assurément bien fait pour vous toucher. J’en fus si pénétré moi-même, qu’il se passa quelque temps avant que je pusse me résoudre à en parler. Mais vous conviendrez, madame, continua-t-il en baissant le ton et en s’inclinant avec l’air de s’applaudir, que c’est là une preuve frappante de l’infaillibilité de mon jugement.»
L’infaillibilité de son jugement fit frissonner Adeline; elle ne dit mot. «Ce fut une chose bien triste pour ce pauvre homme, reprit le chirurgien.—Très-triste, en vérité, dit Adeline.—Je fus très-affecté de l’événement, continua-t-il.—Je n’en doute pas, monsieur, dit Adeline.»
«—Mais le temps dissipe les impressions les plus affligeantes.»
«—Vous m’avez dit, je crois, qu’il y a quinze jours que cela est arrivé?»
«A peu près, répliqua le chirurgien sans faire semblant de comprendre l’observation.—Et me permettez-vous, monsieur, de vous demander le nom du médecin qui a été assez ignorant pour vous contredire?»