«—Sans doute, madame; il s’appelle Lafance.»
«—Il vit probablement dans l’obscurité dont il est digne, dit Adeline?»
«—Vraiment non, madame; il habite une ville assez considérable, à environ quatre lieues d’ici; et nous fournit un exemple, entre tant d’autres, de la fausseté des jugemens du public. Vous aurez peine à le croire, mais je vous certifie le fait: c’est que cet homme a un grand nombre de pratiques, tandis qu’on me laisse ici, où je suis vraiment négligé et très-peu connu.»
Pendant ce récit, Adeline avait songé aux moyens de découvrir le nom du médecin; car l’exemple cité par l’autre, de son infaillibilité et de l’ignorance de son adversaire, avait complétement décidé l’opinion d’Adeline sur tous les deux. Elle désira plus que jamais ôter Théodore d’entre les mains du chirurgien; elle rêvait à la possibilité d’y parvenir, lorsque celui-ci, avec sa suffisance ordinaire, lui en offrit les moyens.
Elle lui fit encore quelques questions sur l’état de la plaie de Théodore. Il lui dit que cela allait toujours de même, qu’il était seulement survenu un peu de fièvre. «Mais j’ai ordonné qu’on fît du feu dans la chambre, continua le chirurgien, et qu’on mît sur le lit quelques couvertures de plus: je ne doute point que cela ne produise son effet. En attendant, il faut avoir soin de ne lui donner aucun liquide, excepté quelques potions cordiales que je lui enverrai. Il demandera vraisemblablement qu’on lui donne à boire, mais il faut bien s’en garder.»
«—Vous n’approuvez donc pas, dit Adeline, la méthode que j’ai entendu citer quelquefois, qui est de laisser agir la nature en pareil cas?»
«—La nature, madame, poursuivit-il, la nature est le plus mauvais guide du monde. J’adopte toujours une méthode contraire à ce qu’elle paraît indiquer; car à quoi servirait l’art, s’il devait toujours suivre la nature? Telle a été ma première opinion en entrant dans le monde, et je ne m’en suis jamais départi. D’après ce que j’ai dit, vous apercevrez sans doute, madame, que l’on peut s’en rapporter à mes opinions: ce qu’elles ont été, elles le seront toujours; car mon âme n’est pas de ces âmes frivoles qui se laissent affecter par les circonstances.»
Adeline était fatiguée de ce discours, et bien impatiente d’apprendre à Théodore qu’elle avait découvert un médecin; mais le chirurgien ne paraissait rien moins que disposé à la quitter; il s’étendait sur différens sujets, et rapportait de nouveaux exemples de son étonnante sagacité, lorsque le garçon vint l’avertir que quelqu’un demandait à le voir. Il s’était néanmoins engagé dans une matière trop agréable pour se résoudre à l’abandonner, et ce ne fut qu’après un second avertissement qu’il fit sa révérence à Adeline, et sortit de la chambre. Dès qu’il fut parti, elle écrivit un billet à Théodore, pour le conjurer de lui permettre d’envoyer chercher le médecin.
Les manières ridicules du chirurgien avaient cependant donné à Théodore une opinion très-défavorable de ses talens, et sa dernière ordonnance l’avait si pleinement confirmée, qu’il consentit de bon cœur à consulter une autre personne. Adeline demanda sur-le-champ un exprès; mais se rappelant que la résidence du médecin était toujours un secret, elle s’adressa à l’hôtesse qui, ne la sachant pas, ou prétendant l’ignorer, ne lui donna aucun éclaircissement. Toutes les autres recherches qu’elle fit furent également infructueuses, et elle passa quelques heures dans une extrême souffrance, pendant lesquelles le mal de Théodore augmenta plutôt que de diminuer.
Quand le souper fut sur table, elle demanda au garçon qui servait s’il connaissait dans le voisinage un médecin appelé Lafance. «—Non pas dans le voisinage, mais je connais le docteur Lafance de Chansy, car j’ai demeuré dans sa ville.» Adeline prit d’autres informations, et reçut des réponses très-satisfaisantes. Mais la ville était éloignée de quelques lieues, et le délai que cette circonstance devait occasionner renouvela ses alarmes; elle ordonna toutefois de faire partir un exprès sur-le-champ; et, après avoir envoyé redemander des nouvelles de Théodore, elle se retira dans sa chambre pour le reste de la nuit.