La fatigue qu’elle n’avait cessé d’éprouver depuis quatorze heures, triompha de son anxiété, et ses esprits harassés succombèrent au sommeil. Elle dormit jusque fort avant dans la matinée, et fut éveillée par l’hôtesse qui venait l’avertir que Théodore était beaucoup plus mal, et lui demander ce qu’il y avait à faire. Adeline, voyant que le médecin n’était pas encore arrivé, se leva tout de suite, et s’empressa de prendre de nouvelles informations sur Théodore. L’hôtesse lui apprit qu’il avait passé une nuit très-agitée, qu’il s’était plaint d’avoir trop chaud, et avait demandé qu’on éteignît le feu qui était dans sa chambre; mais que la garde savait trop bien son devoir pour lui obéir, et avait suivi ponctuellement les ordres du médecin.
Elle ajouta qu’il avait pris régulièrement les cordiaux; mais que, malgré cela, son état avait continué d’empirer, et qu’à la fin il était tombé dans le délire. Cependant, le garçon qu’on avait envoyé pour chercher le médecin, était toujours absent.—«Et il n’y a rien d’étonnant, continua l’hôtesse; faites seulement attention que le chemin est fort mauvais, que le garçon est parti à la nuit noire, et qu’il a huit lieues à faire. Mais, mademoiselle, vous auriez tout aussi bien fait de vous en rapporter à notre docteur, car les gens de cette ville n’en vont jamais chercher d’autre; et si vous voulez me permettre de dire mon avis, il aurait mieux valu envoyer Jacques chez les amis du jeune monsieur, que chez ce docteur étranger que personne ne connaît.»
Après avoir fait sur le compte de Théodore quelques autres questions qui augmentèrent ses alarmes plutôt que de les diminuer, Adeline tâcha de calmer ses esprits, et d’attendre patiemment l’arrivée du médecin. Elle sentait alors plus que jamais l’abandon où elle était réduite, et le danger de Théodore: elle désirait ardemment que ses amis pussent être informés de sa situation; et ce vœu ne pouvait être rempli, car Théodore, qui seul pouvait lui indiquer leur demeure, était privé de connaissance.
Quand le chirurgien arriva et vit l’état de son malade, il n’exprima aucune surprise; mais ayant fait quelques questions, et donné quelques instructions générales, il descendit auprès d’Adeline. Après ses complimens ordinaires, il prit tout-à-coup un air d’importance. «Je suis fâché, madame, dit-il, d’être obligé d’annoncer de mauvaises nouvelles, mais je désire que vous soyez préparée à l’événement qui, je le crains fort, ne tardera pas à arriver.» Adeline entendit ce qu’il voulait dire; et, quoiqu’elle n’eût jusqu’alors ajouté que peu de foi à son jugement, elle ne put l’entendre parler du danger pressant de Théodore, sans céder à l’influence de la terreur.
Elle le conjura de lui déclarer tout ce qu’il craignait. Il dit alors qu’ainsi qu’il l’avait prévu, Théodore était beaucoup plus mal ce matin que la nuit précédente; et que le mal ayant affecté le cerveau, il y avait tout lieu de redouter qu’il ne devînt mortel au bout de quelques heures. «Cela peut avoir les suites les plus fâcheuses, continua-t-il, si l’inflammation se met dans la plaie; il y a bien peu d’apparence qu’il s’en tire.»
Adeline écouta cet arrêt avec un calme d’effroi, et n’exprima sa douleur ni par des paroles, ni par des larmes. «Ce jeune homme, madame, a sans doute des parens; vous ferez bien de les instruire plutôt que plus tard de sa situation. S’ils demeurent au loin, il est certainement trop tard; mais il y a d’autres devoirs.... Vous vous trouvez mal, madame?»
Adeline fit un effort pour parler; mais ce fut en vain, et le chirurgien demanda à grands cris un verre d’eau. Elle le but, et un profond soupir qu’elle poussa parut un peu soulager son cœur oppressé; ensuite elle fondit en larmes. Le chirurgien, voyant enfin qu’elle était mieux, quoique pas assez bien pour écouter sa conversation, prit congé d’elle, et promit de revenir dans une heure. Le médecin n’avait pas encore paru, et Adeline l’attendait avec un mélange de crainte et d’inquiète espérance.
Il arriva sur le midi. Ayant été informé de l’accident qui avait produit la fièvre, et du traitement que le chirurgien y avait appliqué, il monta dans la chambre de Théodore. Au bout d’un quart d’heure, il revint dans celle où Adeline l’attendait. «Le jeune homme est toujours dans le transport, dit-il; mais je lui ai ordonné un calmant.—Y a-t-il quelque espoir, monsieur, lui demande Adeline? Oui, madame; assurément il y en a: l’événement est encore douteux, mais quelques heures me mettront en état de prononcer avec plus de certitude. En attendant, j’ai recommandé de le laisser tranquille, et de lui permettre de boire à son gré de certaines potions délayantes.»
A peine, sur la demande d’Adeline, avait-il indiqué un autre chirurgien au lieu de celui qu’on avait employé jusqu’alors, que ce dernier entra. A la vue du médecin, il jeta sur Adeline un regard mêlé de surprise et de colère. Aussitôt elle se retira avec lui dans un autre appartement; et là, elle le congédia avec une politesse à laquelle il ne daigna pas répondre, et qu’assurément il ne méritait pas.