CHAPITRE VI.
Le lendemain de grand matin, le chirurgien arriva; mais ou le remède, ou la crise de la maladie, avait jeté Théodore dans un profond sommeil, qui dura encore plusieurs heures. Le médecin donna alors quelque espérance à Adeline de la guérison du malade, et fit prendre toutes les précautions possibles pour empêcher qu’il ne fût troublé. Il s’éveilla sans transport et sans fièvre, et son premier soin fut de s’informer de la situation d’Adeline, qui ne tarda pas à apprendre qu’il était hors de danger.
Quelques jours après, il se trouva assez bien pour être transporté dans une chambre à côté de celle d’Adeline, où elle le reçut avec une joie qu’il lui fut impossible de dissimuler; et cette observation le fit rayonner de plaisir: à la vérité, Adeline, sensible à l’attachement qu’il lui avait si noblement témoigné, et attendrie par les dangers qu’il avait courus, ne déguisa plus l’estime qu’elle avait conçue pour lui, et finit par avouer l’impression qu’il avait faite sur son cœur, la première fois qu’il avait paru devant elle.
Après une heure de la conversation la plus tendre, dans laquelle la félicité d’un attachement mutuel occupa toute leur âme, ils furent rappelés à la pensée de leurs embarras actuels: Adeline sentant que Théodore était arrêté pour avoir désobéi aux ordres de son supérieur, et abandonné son poste; Théodore réfléchissant qu’il allait bientôt être arraché d’auprès d’Adeline, et obligé de la laisser exposée à tous les maux dont il venait de la délivrer. Cette pensée l’accabla; et, après un long silence, il se hasarda de lui proposer, ce que ses désirs lui avaient souvent suggéré, de l’épouser avant de quitter le village. C’était peut-être le seul moyen de prévenir une séparation cruelle; et, quoiqu’il vît les nombreux inconvéniens auxquels elle serait exposée en épousant un homme dans le cas où il se trouvait, ces inconvéniens lui paraissaient tellement moindres que ceux qu’elle aurait à éprouver seule, que sa raison ne lui permit pas d’hésiter davantage à adopter un parti que son affection lui avait suggéré.
Adeline fut pendant quelque temps trop agitée pour pouvoir répondre; et, quoiqu’elle n’eût presque rien à opposer aux argumens de Théodore, quoiqu’elle n’eût aucun parent, ni aucune raison d’intérêt pour la contrarier, elle ne put se résoudre à consentir, d’une manière si précipitée, à donner sa main à un homme qu’elle connaissait si peu, et de la famille duquel elle était absolument inconnue. A la fin, elle le pria de n’en plus parler, et la conversation fut plus générale pendant le reste du jour, mais toujours intéressante.
Chaque moment découvrit alors plus amplement ces rapports de goût et d’opinions qui les avaient d’abord attachés l’un à l’autre. Leurs discours roulèrent sur la littérature. Adeline n’avait eu que très-peu d’occasions de lire, mais les livres qu’elle avait pu se procurer, opérant sur un esprit avide de connaissances, et sur un goût singulièrement sensible au beau et au sublime, lui avaient laissé l’impression de toutes leurs perfections. La nature avait doué Théodore de plusieurs des qualités du génie, et il avait reçu de l’éducation tout ce qu’elle peut ajouter à la plus heureuse nature. Ajoutez à cela une noble indépendance, un cœur sensible, et des manières où l’on apercevait un mélange de dignité et de douleur.
Sur le soir, un des officiers qui, sur les représentations du sergent, avait été envoyé par les personnes chargées de poursuivre les délits militaires, arriva dans le village; et étant entré dans l’appartement de Théodore, dont Adeline se retira à l’instant, lui dit, avec un air fort important, qu’il partirait le lendemain pour le quartier général. Théodore lui répondit qu’il n’était pas en état de supporter le voyage, et le renvoya à son médecin; mais l’officier répliqua qu’il ne s’en donnerait pas la peine, parce qu’il était sûr que le médecin pouvait être influencé, et qu’il fallait partir le lendemain: «Vous avez eu assez de temps, dit-il, et vous aurez assez de choses à faire quand vous serez arrivé au quartier général; car le sergent que vous avez dangereusement blessé, a dessein de paraître contre vous; et cela joint au délit que vous avez déjà commis en désertant de votre poste.»
Les yeux de Théodore étincelèrent de colère. «En désertant! dit-il en se levant de sa chaise, et en jetant un regard menaçant sur son accusateur. Qui ose me donner le nom de déserteur?» Mais se rappelant aussitôt combien sa conduite paraissait justifier cette accusation, il s’efforça d’étouffer son émotion, et dit, d’un air ferme et composé, que, lorsqu’il serait au quartier général, il saurait répondre à toutes les charges alléguées contre lui; mais que jusqu’à ce temps-là il garderait le silence. La fermeté et la dignité avec lesquelles il prononça ces paroles en imposèrent à l’officier, qui, en marmottant entre ses dents quelques mots à peine intelligibles, quitta la chambre.
Théodore se mit à réfléchir au danger de sa situation: il savait qu’il avait beaucoup à craindre des circonstances particulières dans lesquelles il avait quitté son régiment, alors en garnison dans une ville frontière du côté de l’Espagne, où la discipline était très-rigoureuse; et du pouvoir du marquis de Montalte, que l’orgueil et le dépit d’avoir échoué dans ses honteux projets ne manqueraient pas d’exciter à la vengeance, et qui probablement mettrait tout en usage pour y réussir. Mais ses pensées passèrent bientôt de son propre danger à celui d’Adeline, et cette considération lui fit perdre tout son courage. Il ne pouvait soutenir l’idée de la laisser exposée aux maux qu’il prévoyait, ni s’accoutumer à une séparation aussi soudaine que celle dont il était menacé; et quand elle entra de nouveau dans la chambre, il renouvela ses sollicitations pour l’épouser, en se servant de tous les argumens que la tendresse peut suggérer.
Quand Adeline apprit qu’il devait partir le lendemain, elle crut être privée de la seule consolation qui lui restait. Toutes les horreurs de la situation de Théodore se présentèrent à son esprit, et elle détourna les yeux en éprouvant des angoisses inexprimables. Prenant son silence pour un présage favorable, il répéta sa demande, et la pria de lui donner sa main, comme un gage que leur séparation ne serait pas éternelle. Adeline, à ces paroles, poussa un profond soupir. «Eh! qui sait, dit-elle, si cette séparation ne serait pas éternelle, quand même je pourrais consentir au mariage que vous me proposez? Mais, en attendant ma détermination, ne m’accusez pas d’indifférence, car ce serait un crime pour moi de vous montrer de l’indifférence après les services que vous m’avez rendus.»