«Un froid sentiment de reconnaissance est-il donc tout ce que j’ai à attendre de vous? dit Théodore. Pourquoi m’affliger par une preuve de votre indifférence, que vous prenez pour une suggestion de la prudence? Ah! Adeline, si vous rejetez cette proposition, peut-être la dernière que je serai jamais en état de vous faire, cessez au moins de vous tromper vous-même en vous imaginant que vous m’aimez.»
«Avez-vous donc sitôt oublié notre conversation de ce matin? répliqua-t-elle, et avez-vous assez mauvaise idée de moi pour croire que je voulusse professer un attachement que je ne sens pas? Si vraiment vous êtes capable de penser ainsi, je ferai bien d’oublier que je vous aie jamais fait un pareil aveu, et que vous l’ayez entendu.»
«Pardonnez, Adeline, pardonnez les doutes et les inconséquences dont je me suis rendu coupable; songez à la rigueur de mon sort, et pardonnez aux inquiétudes de l’amour.» Adeline, les yeux baignés de larmes, lui sourit faiblement en lui présentant sa main, qu’il saisit et pressa contre ses lèvres. «Cependant ne me réduisez pas au désespoir, en rejetant ma demande, ajouta-t-il; pensez à ce que je dois souffrir, si je suis obligé de vous abandonner, sans amis et sans protecteur.»
«Je réfléchis aux moyens d’éviter un état si déplorable, dit Adeline. On dit qu’il y a, à quelques milles d’ici, un couvent où l’on prend des pensionnaires; j’ai envie d’y aller.»
«Un couvent! reprit Théodore; voudriez-vous aller au couvent? Savez-vous à quelles persécutions vous seriez exposée; et que, si le marquis venait à vous découvrir, il est très-probable que la supérieure céderait à son autorité, ou du moins à son or.»
«J’ai pensé à tout cela, dit Adeline, et je suis prête à m’y exposer, plutôt que de contracter un engagement qui ne servirait, dans le moment actuel, qu’à nous rendre tous deux misérables.»
«Ah! Adeline, pourriez-vous penser ainsi, si vous m’aimiez véritablement? Je me vois sur le point d’être séparé, et peut-être pour toujours, de l’objet le plus tendre à mon cœur;.... et il faut que j’exprime toutes les angoisses que j’éprouve;.... il faut que je fasse usage de tous les argumens pour vous faire changer de résolution. Mais vous, Adeline, vous voyez avec indifférence une circonstance qui me met au désespoir.»
Adeline, qui avait fait de longs efforts pour soutenir sa fermeté en sa présence, et se maintenir dans une résolution que la raison suggérait, tandis que les mouvemens de son cœur s’y opposaient fortement, ne fut plus en état de commander à sa douleur, et fondit en larmes. Théodore fut au même instant convaincu de son erreur; et, affligé des peines qu’il lui avait causées, il approcha sa chaise vers elle, et, lui prenant la main, la pria encore une fois de lui pardonner, et s’efforça de l’apaiser et de la consoler.
«Que je suis coupable de vous avoir causé ce chagrin, en doutant de cet attachement dont je suis sûr que vous m’honorez! Pardon, Adeline, dites seulement que vous me pardonnez; et quels que puissent être les tourmens de cette séparation, je vous promets de ne plus m’y opposer.»
«Vous m’avez affligée, dit Adeline, mais vous ne m’avez pas offensée.»—Elle fit ensuite mention de plusieurs autres particularités sur le couvent. Théodore tâcha de cacher la douleur que sa séparation prochaine lui causait, et de se consulter avec elle, d’un air composé, sur le plan qu’elle méditait. Son jugement ne tarda pas à prendre le dessus sur ses passions, et il s’aperçut que le plan qu’elle proposait lui fournirait les meilleurs moyens de sûreté. Il fit réflexion qu’il était possible qu’il fût condamné sur les accusations intentées contre lui, chose qui lui avait échappé dans la première agitation de son esprit; et que sa mort, s’ils avaient été mariés, aurait non-seulement privé Adeline de son protecteur, mais l’aurait encore laissée plus exposée aux desseins du marquis, qui devait sans doute se trouver au conseil de guerre, et qui, par ce moyen, aurait découvert qu’elle était encore en son pouvoir. Surpris de n’avoir pas fait plus tôt cette réflexion, et choqué d’avoir voulu commettre une imprudence qui aurait pu la faire tomber dans une situation si dangereuse, il fut tout d’un coup réconcilié avec l’idée de la laisser dans un couvent. Il aurait désiré la placer dans le sein de sa famille, mais les circonstances dans lesquelles elle devait être introduite étaient si cruelles et si pénibles, et surtout la distance du lieu de la résidence de ses parents l’aurait exposée à tant de dangers dans le voyage, qu’il ne voulut pas le lui proposer. Il la supplia seulement de lui permettre de lui écrire; mais, faisant attention que ses lettres pourraient découvrir sa demeure au marquis, il renonça sur-le-champ à cette pensée: «Il faut même que je me refuse ce triste plaisir, dit-il, de peur que mes lettres n’indiquent le lieu de votre résidence; néanmoins, comment serai-je en état de me soumettre à l’impatience et à l’incertitude auxquelles la prudence me condamne? Si vous êtes en danger, je ne pourrai le savoir; quoiqu’à la vérité, quand je le saurais, ajouta-t-il avec un air de désespoir, il me serait impossible de voler à votre secours. O douleur! ce n’est que de ce moment que je vois toutes les horreurs d’une prison!»