Ces paroles furent interrompues par la violente agitation de son esprit; il se leva de sa chaise, et marcha à grands pas dans la chambre. Adeline était assise, accablée de la description que Théodore venait de faire de sa situation prochaine, et de la pensée qu’elle serait dans la plus cruelle incertitude sur son sort. Elle se le représenta dans une prison... pâle... décharné, et dans les fers;... elle se figura tout le poids de la vengeance du marquis sur sa tête, et cela à cause des efforts généreux qu’il avait faits pour la sauver. Théodore, alarmé du désespoir tranquille empreint sur son visage, se jeta dans une chaise à côté d’elle, et, lui prenant la main, tâcha de la consoler; mais les paroles expirèrent sur ses lèvres, et il ne put que baigner sa main de larmes.

Ce morne silence fut interrompu par l’arrivée d’une voiture à l’auberge, et Théodore, se levant, alla à la fenêtre qui donnait sur la cour. L’obscurité de la nuit l’empêcha d’abord de distinguer les objets; mais lorsqu’on eut apporté de la lumière, il aperçut un carrosse à quatre chevaux, accompagné de plusieurs domestiques. Il en vit ensuite descendre un individu enveloppé d’une roquelaure, et un moment après il entendit la voix du marquis.

Il avait volé au secours d’Adeline, qui tombait en défaillance, lorsque la porte s’ouvrit; et le marquis, suivi des officiers de justice et de plusieurs domestiques, entra. La rage étincela dans ses yeux, lorsqu’il les jeta sur Théodore, alors suspendu sur Adeline avec un regard de la plus tendre sollicitude. «—Saisissez ce traître, dit-il en se tournant vers les officiers: pourquoi lui avez-vous permis de rester ici si long-temps?»

«—Je ne suis pas un traître, répondit Théodore d’une voix ferme et avec la dignité de l’innocence, mais le défenseur de la vertu, d’une femme que le scélérat marquis de Montalte voudrait perdre.»

«—Obéissez,» dit le marquis aux officiers. Adeline fit entendre ses cris, s’attacha plus fortement au bras de Théodore, et supplia ces individus de ne point les séparer. «Il n’y a que la force qui puisse le faire,» dit Théodore, en cherchant des yeux quelque instrument de défense; mais il n’y en avait pas, et dans le même instant ils l’entourèrent et le saisirent. «Craignez tout de ma vengeance,» dit le marquis à Théodore, tandis que celui-ci prenait la main d’Adeline, qui avait perdu tout espoir de résistance, et était à peine sensible à ce qui se passait; «vous savez que vous l’avez méritée.»

«Je me moque de votre vengeance, s’écria Théodore, et je ne crains que les remords de la conscience, que toute votre puissance ne saurait m’infliger, et dont elle ne saurait vous garantir.»

«Emportez-le sur-le-champ de la chambre, et ayez soin qu’il soit bien garrotté, ajouta le marquis; il connaîtra bientôt le supplice que mérite un criminel qui joint l’insolence au délit.»—Théodore, en s’écriant: «Oh! Adeline! adieu!» fut emporté hors de la chambre, tandis qu’Adeline, que sa voix et ses derniers regards avaient tirée de sa léthargie, tomba aux pieds du marquis, et avec des larmes amères implora sa compassion pour Théodore; mais ses supplications pour son rival ne firent qu’irriter l’orgueil et la haine du marquis. Il réitéra le serment de se venger, avec des imprécations terribles, et lui ordonna de se lever; alors, s’efforçant d’étouffer les émotions de sa rage, que la présence de Théodore avait excitées, il commença à lui parler avec les expressions ordinaires de son admiration.

La malheureuse Adeline, qui, sans faire attention à ce qu’il disait, continuait de plaider la cause de son amant infortuné, fut à la fin alarmée par la fureur qui paraissait de nouveau sur le visage du marquis, et faisant usage de toute la force qui lui restait, s’élança vers la porte de la chambre; mais il l’attrapa par la main avant qu’elle pût y parvenir, et, sans s’inquiéter de ses cris, la ramena dans sa chaise, et allait lui parler, quand on entendit des voix dans le passage, et aussitôt l’hôte et l’hôtesse, que la voix d’Adeline avait attirés, entrèrent dans l’appartement. Le marquis, se tournant avec colère de leur côté, leur demanda ce qu’ils voulaient; mais sans attendre leur réponse, il leur commanda de venir avec lui, et quittant la chambre, il la ferma à clef.

Adeline courut alors à la fenêtre qui donnait sur la cour, et qui était ouverte. Tout était obscur et silencieux au dehors: elle cria au secours, mais personne ne parut; et les fenêtres étaient si élevées, qu’il était impossible de s’échapper sans assistance. Elle marcha dans la chambre dans des angoisses de terreur et de détresse; tantôt s’arrêtant pour écouter, et s’imaginant qu’elle entendait parler en bas; et tantôt précipitant ses pas, selon que l’incertitude augmentait l’agitation de son esprit.

Elle avait été près d’une demi-heure dans cet état, lorsqu’elle entendit tout d’un coup un grand bruit dans le bas de la maison, qui continua de s’augmenter jusqu’à ce qu’il n’y eût plus que tapage et confusion. Plusieurs personnes passaient précipitamment dans les corridors, et l’on ouvrait et fermait fréquemment des portes. Elle appela, mais elle ne reçut aucune réponse: il lui vint aussitôt à l’esprit que Théodore, ayant entendu ses cris, avait essayé de venir à son secours, et que le bruit avait été occasioné par l’opposition des officiers: connaissant leur cruauté et leur barbarie, elle eut de terribles appréhensions pour la vie de Théodore.