On entendit alors un mélange confus de voix, et les cris des femmes la convainquirent qu’on se battait; elle crut même entendre le cliquetis des épées. L’image de Théodore mourant par la main du marquis se présenta alors à son imagination, et les frayeurs de l’incertitude lui devinrent bientôt insupportables: elle fit un effort désespéré pour enfoncer la porte, et appela encore au secours; mais ses mains tremblantes n’en eurent pas la force, et chaque personne de la maison paraissait trop occupée pour faire attention à elle. Un cri aigu frappa dans le moment ses oreilles, et au milieu du tumulte qui suivit elle distingua clairement de profonds gémissemens. Cette confirmation de ses craintes la priva entièrement de son reste de force, et elle tomba presque sans vie dans une chaise près de la porte. Le bruit cessa graduellement jusqu’à ce que tout fut tranquille, mais personne ne revint vers elle. Peu après, elle entendit quelques voix dans la cour, mais elle n’eut pas la force de traverser la chambre pour faire même les questions qu’elle aurait voulu savoir, et qu’elle craignait néanmoins de voir résoudre.

Au bout d’un quart d’heure la porte s’ouvrit, et l’hôtesse parut avec un visage pâle comme la mort. «Pour l’amour de dieu, dit Adeline, dites-moi ce qui est arrivé!»

«Est-il blessé? est-il tué?»

«Il n’est pas mort, mademoiselle, mais.....—Il se meurt donc?—dites-moi où il est!—laissez-moi aller.»

«—Arrêtez, mademoiselle, s’écria l’hôtesse; il faut que vous restiez ici; j’ai seulement besoin de prendre de l’esprit de corne de cerf dans cette armoire.»

Adeline essaya de s’échapper par la porte; mais l’hôtesse la poussa, la ferma sur elle, et descendit.

La détresse d’Adeline devint pour lors insupportable: elle s’assit sans mouvement, et sachant à peine si elle existait, jusqu’à ce qu’elle fut tirée de sa léthargie par le bruit de quelques personnes qui marchaient près de la porte, que l’on ouvrit de nouveau; et trois hommes, qu’elle reconnut pour être les domestiques du marquis, entrèrent. Elle eut assez de présence d’esprit pour leur faire les mêmes questions qu’elle avait faites à l’hôtesse; mais ils lui dirent seulement qu’il fallait qu’elle vînt avec eux, et qu’il y avait une chaise de poste à la porte. Elle répéta néanmoins ses mêmes questions. «Dites-moi s’il vit encore!» s’écria-t-elle.—«Oui, mademoiselle, il vit; mais il est terriblement blessé, et le chirurgien vient d’arriver.» En parlant ainsi ils l’entraînèrent dans le passage; et, sans faire attention à ses prières et à ses supplications pour savoir où on la menait, ils étaient parvenus au bas de l’escalier lorsque ses cris attirèrent plusieurs personnes à la porte. L’hôtesse raconta à ces gens-là que cette dame était femme d’un gentilhomme qui venait d’arriver, et qui l’avait arrêtée dans sa fuite avec son amant; relation qui fut confirmée par les domestiques du marquis. «C’est le monsieur qui vient de se battre en duel, ajouta l’hôtesse, et c’était par rapport à elle.»

Adeline, dédaignant en partie de faire attention à cette histoire controuvée, et en partie poussée par le désir de savoir ce qui s’était passé, se contenta de répéter ses questions; à quoi l’un des spectateurs répliqua enfin que le monsieur était blessé. Les gens du marquis auraient alors voulu la mettre dans la voiture, mais elle s’évanouit dans leurs bras, et sa situation intéressa tellement l’humanité des spectateurs, que, quoiqu’ils crussent ce qu’on leur avait dit, ils s’opposèrent aux efforts faits pour la mettre ainsi sans connaissance dans la voiture.

On la porta à la fin dans une chambre, et les remèdes convenables ne tardèrent pas à lui faire reprendre l’usage de ses sens. Là, elle fit tant d’instances pour avoir une explication de ce qui était arrivé, que l’hôtesse lui raconta plusieurs particularités de l’affaire qui avait eu lieu. «Quand le jeune homme qui était malade, madame, entendit vos cris, il devint furieux, à ce qu’on a dit, et rien ne put l’apaiser. Le marquis, car on dit que c’est un marquis, mais vous le savez mieux que moi, était alors dans le salon avec mon mari et moi: quand il entendit du bruit, il descendit pour voir ce que c’était; et quand il fut dans la chambre où était le capitaine, il le trouva aux prises avec le sergent. Alors le capitaine devint plus furieux que jamais; et, quoiqu’il fût sans épée et qu’il eût un fer à une jambe, il trouva le moyen de tirer du fourreau le sabre du sergent, et de se jeter immédiatement sur le marquis, qu’il blessa dangereusement; après quoi il fut saisi.—C’est donc le marquis qui est blessé, dit Adeline; l’autre individu n’a rien?»

«—Non, rien du tout, répliqua l’hôtesse; mais il lui en cuira dans peu, car le marquis jure qu’il fera son affaire.» Adeline oublia pour un moment tous ses malheurs et tous ses dangers, en reconnaissance de ce que Théodore avait ainsi échappé. Elle continuait de s’informer plus au long de toutes les particularités, lorsque les domestiques du marquis entrèrent dans la chambre, et lui signifièrent qu’ils ne pouvaient attendre plus long-temps. Adeline, sentant alors tous les maux dont elle était menacée, s’efforça de gagner la compassion de l’hôtesse, qui était néanmoins persuadée, ou au moins qui affectait de l’être, de la vérité de l’histoire faite par le marquis, et qui fut conséquemment insensible à tout ce qu’elle put dire. Elle s’adressa encore, mais en vain, aux domestiques; ils ne voulurent ni lui permettre de rester plus long-temps dans l’auberge, ni l’informer de l’endroit où ils la conduisaient; mais ils la précipitèrent dans une chaise de poste, en présence de plusieurs personnes, déjà prévenues contre elle par les assertions injurieuses de l’hôtesse: les conducteurs montèrent alors à cheval, et toute la compagnie fut bientôt hors du village.