Ainsi se termina une aventure qui offrait à Adeline, non-seulement une perspective de sûreté, mais même de honneur; aventure qui l’avait plus étroitement liée à Théodore, et lui avait donné de plus grandes preuves qu’il était digne de son amour; mais qui lui avait en même temps fait éprouver les plus cruels contre-temps, causés par l’emprisonnement de son généreux amant, et qui les avait tous deux mis au pouvoir d’un rival irrité par les délais, le mépris et l’opposition.


CHAPITRE VII.

Le chirurgien de l’endroit ayant examiné la blessure du marquis, donna sur-le-champ son avis, et ordonna qu’on le mît au lit; mais le marquis, tout malade qu’il était, n’avait, pour ainsi dire, d’autre crainte que celle de perdre Adeline, et déclara qu’il serait en état de se mettre en route dans quelques heures. Dans ce dessein il avait déjà donné ordre qu’on tînt des chevaux prêts; mais le chirurgien, persistant sérieusement, et même avec passion, à soutenir que sa témérité lui ferait perdre la vie, on l’avait porté dans une chambre à coucher, où il n’y avait que son valet de chambre qui l’approchait.

Cet homme, digne confident de toutes ses intrigues, avait été le principal instrument de ses desseins sur Adeline, et était l’individu qui l’avait conduite à la maison de campagne du marquis, sur le bord de la forêt. Le marquis lui avait donné des ordres ultérieurs au sujet de cette malheureuse fille; et, prévoyant le danger de la garder plus long-temps dans l’auberge, il lui avait dit, ainsi qu’à plusieurs autres domestiques, de l’emmener dans une voiture de louage. Le valet étant donc allé exécuter ces ordres, le marquis fut laissé à ses propres réflexions, et à la violence du conflit de différentes passions.

Les reproches et l’opposition continuelle de Théodore, amant favori d’Adeline, touchèrent vivement son orgueil, et excitèrent toute sa malice. Il ne pouvait penser à cette opposition qui avait, pour ainsi dire, réussi, sans éprouver une indignation et un ressentiment que rien ne pouvait apaiser, que l’espoir d’une prompte vengeance.

Quand il eut appris la fuite d’Adeline de sa maison de campagne, sa surprise fut d’abord égale à sa colère; et, après avoir vomi toute sa rage contre ses domestiques, il les envoya par différentes routes à sa poursuite, et alla lui-même à l’abbaye, dans le faible espoir que, dénuée comme elle était, il était possible qu’elle s’y fût enfuie. Mais La Motte étant aussi surpris que lui, et ne sachant pas le chemin qu’Adeline avait pris, le marquis était retourné à la maison de campagne, impatient d’apprendre de ses nouvelles. Il y avait trouvé quelques-uns de ses domestiques de retour, sans avoir rien appris touchant Adeline, et ceux qui arrivèrent ensuite n’avaient pas été plus heureux.

Quelques jours après, une lettre du lieutenant-colonel du régiment l’avait informé que Théodore avait quitté sa compagnie, et était absent depuis quelque temps, sans que personne sût ce qu’il était devenu. Cette information confirmant un soupçon qu’il avait déjà que Théodore, de manière ou d’autre, aurait bien pu participer à la fuite d’Adeline, toutes ses autres passions avaient pendant quelque temps fait place à son ressentiment, et il avait donné ordre de poursuivre sur-le-champ Théodore; mais ce dernier, dans cet intervalle, avait été pris.

C’était parce qu’il avait autrefois observé l’amour naissant d’Adeline et de Théodore, et sur les renseignemens donnés par La Motte, qui avait été témoin de leur entrevue dans la forêt, que le marquis avait résolu d’éloigner un rival si dangereux et si propre à éventer ses desseins. Il avait donc dit à Théodore, de la manière la plus plausible, qu’il était nécessaire qu’il joignît le régiment, chose qui ne l’avait affecté que par rapport à Adeline, et qui était d’autant moins extraordinaire, qu’il avait déjà passé plus de temps à la campagne que n’avaient généralement coutume d’y rester les officiers que le marquis invitait. Théodore connaissait bien le caractère du marquis, et avait accepté son invitation, plutôt pour ne pas manquer d’égards à son colonel, que dans l’attente de jouir de beaucoup de plaisirs.

Le marquis avait reçu de la part de ceux qui avaient arrêté Théodore, les instructions nécessaires pour poursuivre et recouvrer Adeline; mais, quoiqu’il eût effectué ce dessein, il était continuellement en proie à une passion trompée et à la fureur de l’orgueil. Les douleurs de sa blessure étaient absorbées par les peines de son esprit, et chaque angoisse qu’il sentait semblait augmenter sa soif de vengeance, et refluer avec de nouveaux tourmens sur son cœur. Tandis qu’il était dans cet état, il entendit la voix de l’innocente Adeline implorant sa protection; mais ses cris n’excitèrent ni sa justice ni ses remords; et, quand peu après le carrosse partit, et qu’il fut certain qu’elle était saisie, et Théodore malheureux, il parut sentir quelque soulagement aux peines de son esprit.