Pendant le souper, le marquis fut moins gai que de coutume; il adressait souvent la parole à Adeline; ses regards et ses manières semblaient exprimer le tendre intérêt que lui avait inspiré son indisposition, car elle avait toujours l’air pâle et languissant. Adeline, à son ordinaire, fit un effort pour oublier ses inquiétudes, et pour paraître contente; mais le voile d’une gaîté d’emprunt était trop léger pour cacher les traits de la douleur, et ses faibles sourires ne faisaient que donner une teinte de douceur à sa tristesse. Le marquis s’entretint avec elle sur divers sujets, et développa des connaissances choisies. Les remarques d’Adeline, qu’elle n’exprimait que lorsqu’elle en était pressée, et avec une modeste répugnance, semblaient exciter en lui une admiration qu’il trahissait souvent par des termes qui lui échappaient comme par inadvertance.

Adeline se retira de bonne heure dans sa chambre, qui tenait d’un côté à celle de madame La Motte, et de l’autre au cabinet dont on a déjà parlé. Elle était spacieuse et élevée, et le peu de meubles qui s’y trouvaient était en mauvais état. Peut-être aussi que la situation actuelle de son âme contribuait à donner à l’appartement cet air de mélancolie qu’elle semblait y voir régner. Elle n’était pas disposée à se coucher, de peur de retomber dans les songes qui l’avaient poursuivie dernièrement, et elle résolut de rester assise jusqu’à ce qu’elle se trouvât accablée par le sommeil, et qu’elle pût compter sur un profond repos. Elle posa sa lumière sur une petite table, prit un livre, et prolongea sa lecture pendant près d’une heure. Alors son âme refusa de se distraire plus long-temps de ses propres chagrins, et elle demeura quelque temps appuyée sur son bras dans une attitude pensive.

Le vent était fort: lorsqu’il sifflait à travers l’appartement solitaire et qu’il ébranlait les faibles portes, souvent elle tressaillait; quelquefois même elle croyait entendre des soupirs dans l’intervalle des bouffées; mais elle repoussait les illusions que la nuit et sa triste imagination conspiraient à enfanter. Comme elle rêvait, les yeux fixés sur le mur opposé, elle s’aperçut que la tapisserie, dont la chambre était tendue, flottait en arrière et en avant. Elle la regarda pendant quelques minutes, et puis elle se leva pour l’examiner de plus près: c’est le vent qui la faisait mouvoir. Elle rougit de la crainte passagère qu’elle en avait conçue. Mais elle observa que la tapisserie était plus fortement agitée dans certain endroit qu’ailleurs, et qu’il sortait de là un bruit qui semblait quelque chose de plus que le souffle du vent. Le vieux bois de lit que La Motte avait trouvé dans cet appartement avait été enlevé pour meubler Adeline; et c’est de derrière l’endroit d’où il avait été enlevé que le vent semblait sortir avec une force singulière. La curiosité lui fit poursuivre son examen. Elle tâtonna sur la tapisserie, et sentant le mur céder sous sa main, elle leva la tenture, et découvrit une petite porte dont les ferrures ébranlées laissaient pénétrer le vent, et occasionnaient le bruit qu’elle avait entendu.

La porte n’était retenue que par un verrou: elle le tire, et, prenant la lumière, elle descend par quelques marches dans une autre chambre. Aussitôt elle se rappelle ses songes. Cette chambre ne ressemblait pas beaucoup à celle où elle avait vu le chevalier mourant, et ensuite la bière; mais elle lui donnait un souvenir confus d’une autre pièce qu’elle avait traversée. En élevant la lumière pour la mieux examiner, elle fut convaincue, par sa structure, qu’elle faisait partie de l’ancienne fondation. Une fenêtre délabrée, placée bien au-dessus du plancher, semblait la seule ouverture qui dût admettre la clarté. Elle remarqua une porte au côté opposé de l’appartement; et, après avoir hésité quelques momens, elle reprit courage et résolut de poursuivre sa recherche. «Il semble, dit-elle, qu’il y ait dans ces chambres un mystère que je suis peut-être destinée à pénétrer: je verrai du moins où conduit cette porte.» Elle s’avança, et, l’ayant ouverte, traversa d’un pas chancelant une longue suite d’appartemens qui ressemblaient au premier par leur état et leur structure, et qui se terminaient par une pièce exactement conforme à celle où elle avait vu en songe la personne mourante. Ce souvenir frappa si fortement son imagination, qu’elle fut en danger de s’évanouir, et qu’en regardant autour de la chambre, elle s’attendit presque à voir le fantôme de son rêve.

N’ayant pas la force de se retirer, elle s’assit sur quelque vieux meuble, pour reprendre ses sens; car son âme était sur le point d’être accablée par une terreur superstitieuse, telle qu’elle n’en avait jamais éprouvé de semblable. Elle voyait avec étonnement à quelle partie de l’abbaye appartenaient ces chambres; elle était surprise qu’on eût été si long-temps sans les découvrir. Toutes les fenêtres étaient trop élevées pour lui procurer du dehors quelque éclaircissement. Quand elle fut suffisamment calmée pour considérer la direction des chambres et la situation de l’abbaye, elle ne douta plus qu’elles n’eussent formé une partie intérieure du premier bâtiment.

Pendant que ces réflexions se succédaient dans son esprit, une lueur subite du clair de lune frappa sur quelque objet en dehors de la fenêtre. Etant alors assez tranquille pour continuer sa recherche, et croyant que cet objet pourrait lui donner quelque moyen de connaître la situation des chambres, elle combattit les craintes qui lui restaient; et, pour le distinguer plus clairement, elle porta sa lumière dans une pièce plus éloignée: mais, avant de pouvoir revenir, un nuage épais cacha le disque de la lune, et tout fut dans l’obscurité au-dehors. Elle attendit quelques momens si la lueur reparaîtrait, mais l’obscurité continua. En retournant doucement pour reprendre sa lumière, son pied heurta contre quelque chose sur le plancher; et pendant qu’elle s’arrêtait pour l’examiner, la lune brilla de nouveau, de sorte qu’elle put distinguer à travers la fenêtre les tours orientales de l’abbaye. Cette découverte confirma ses premières conjectures concernant la situation intérieure de ces appartemens. L’obscurité du lieu l’empêcha de reconnaître ce qui avait embarrassé ses pas; mais, ayant approché la lumière, elle aperçut sur le plancher un vieux poignard: elle le leva d’une main tremblante, et en l’examinant de plus près, elle vit qu’il était couvert de rouille.

Frappée d’étonnement, elle regarde autour de la chambre si elle verra quelque objet qui puisse confirmer ou détruire les affreux soupçons qui s’élevaient alors dans son âme; mais elle ne voit rien, si ce n’est, dans le coin de la pièce, un grand fauteuil dont les bras étaient rompus, et une table tout aussi délabrée. Enfin elle aperçut d’un autre côté un amas confus de choses qui semblaient être de vieux meubles. Elle s’en approcha, et distingua un bois de lit brisé, avec quelques lambeaux d’ameublemens couverts de poussière et de toiles d’araignée, et qui paraissaient en effet n’avoir pas été remués depuis un grand nombre d’années. Désirant pousser son examen plus loin, elle essaya de soulever ce qui paraissait avoir fait partie du bois de lit; mais l’objet échappa de sa main, et, roulant sur le plancher, entraîna avec soi quelques débris de meubles. Adeline s’écarta en tressaillant, et se mit à fuir. Mais quand le bruit de cette chute fut passé, elle entendit un frottement léger; et, sur le point de sortir de la chambre, elle vit quelque chose tomber doucement parmi les meubles.

C’était un petit rouleau de papier lié avec une ficelle, et couvert de poussière. Adeline le prit, et en l’ouvrant aperçut de l’écriture. Elle essaya de la lire; mais la partie du manuscrit qu’elle regardait était si effacée, qu’elle y trouva de la difficulté. Cependant le peu de mots qui étaient lisibles lui avaient inspiré de la curiosité et de la terreur, et l’engagèrent à l’emporter tout de suite dans sa chambre.

Lorsqu’elle y fut rentrée, elle ferma la fausse porte, et laissa tomber la tapisserie dessus, comme auparavant. Il était alors minuit. La tranquillité du milieu de la nuit qu’interrompaient seulement, par intervalles, les gémissemens sourds de l’ouragan, exaltait la terreur des sensations d’Adeline. Elle eût voulu n’être pas seule; et, avant de se mettre à lire le manuscrit, elle écouta si madame La Motte était encore dans sa chambre. On n’entendait pas le moindre bruit; et elle ouvrit doucement la porte. Le silence profond qui régnait dans l’intérieur, lui persuada presque qu’il n’y avait personne; mais, voulant mieux s’en assurer, elle apporta sa lumière et trouva la place vide. Elle était étonnée que madame La Motte ne fût pas encore dans sa chambre à une heure aussi avancée; et elle vint en haut de l’escalier de la tour pour écouter si personne ne bougeait.

Elle entendit en bas plusieurs voix, et, entre autres, celle de madame La Motte parlant avec son ton accoutumé. Certaine alors que tout allait bien, elle reprenait le chemin de son appartement, lorsque elle entendit le marquis prononcer son nom avec une emphase extraordinaire. Elle s’arrêta. «Je l’adore, continua-t-il, et je jure...» Il fut interrompu par La Motte: «Monseigneur, souvenez-vous de votre promesse.»