«Je m’en souviens, répliqua le marquis, et je la tiendrai; mais brisons là-dessus. Demain je me déclarerai, et je saurai alors ce que je dois espérer, et ce que je dois faire.»
Adeline tremblait si fort, qu’à peine pouvait-elle se soutenir. Elle voulait retourner à sa chambre; mais les paroles qu’elle venait d’entendre la concernaient de trop près pour qu’elle ne fût pas inquiète d’en avoir une plus ample explication. Il y eut un intervalle de silence, après lequel ils se parlèrent d’un ton plus bas. Adeline se rappela les avis de Théodore, et résolut de sortir, s’il était possible, de l’inquiétude qu’elle éprouvait alors. Elle descendit doucement quelques marches, afin de mieux saisir les accens des interlocuteurs; mais ils parlaient si bas, qu’elle n’entendait que quelques mots de temps à autre. «Son père, dites-vous? dit le marquis.—Oui, monseigneur, son père. Je suis très-bien informé de ce que je vous dis.» Adeline frémit d’entendre parler de son père; elle fut saisie d’une nouvelle terreur, et poussée d’une curiosité plus vive. Elle tâcha de distinguer leurs paroles; mais cela lui fut impossible pendant quelques instans. «Il n’y a pas de temps à perdre, dit le marquis: à demain donc.» Elle entendit La Motte se lever; et, croyant que c’était pour sortir de la chambre, elle précipita ses pas, et étant arrivée chez elle, tomba presque sans vie dans un fauteuil.
Elle ne pensait uniquement qu’à son père. Elle ne doutait pas qu’il n’eût cherché et découvert sa retraite; et quoique cette conduite ne parût point du tout conséquente avec ses premiers procédés, lorsqu’il l’avait abandonnée à des étrangers, ses craintes lui faisaient croire qu’il lui réservait quelque nouvelle barbarie. Elle ne balança point à prononcer que c’était là le danger dont Théodore l’avait avertie; mais il lui était impossible d’imaginer comment il en avait eu connaissance, ou comment il avait été informé de ses aventures, à moins que ce ne fût par La Motte, son ami et son protecteur en apparence, mais qu’elle soupçonnait alors, quoique malgré elle, de l’avoir trahie. En effet, pourquoi La Motte ne cachait-il qu’à elle seule la connaissance des intentions de son père, à moins qu’il n’eût le projet de la livrer entre ses mains? Mais il lui fallut encore long-temps pour croire cette conséquence possible. Découvrir le crime dans ceux que nous avons aimés, c’est un des tourmens les plus cruels pour une âme vertueuse, et l’on repousse souvent la conviction avant de s’y rendre.
Les paroles de Théodore, par lesquelles il la prévenait qu’elle était trompée, confirmèrent cette affreuse appréhension sur La Motte, ainsi qu’une autre encore plus affligeante; savoir, que madame La Motte conspirait aussi contre elle. Cette pensée surmonta ses craintes pour un moment, et la laissa toute entière à la douleur. Elle pleura amèrement. «Est-ce donc là, s’écria-t-elle, la nature humaine? Suis-je condamnée à ne rencontrer que des perfides? La découverte imprévue du vice chez ceux que nous avons admirés, nous porte à étendre notre censure de l’individu à l’espèce: c’est alors que nous concluons qu’il ne faut se fier à personne.»
Adeline résolut de se jeter aux pieds de La Motte le lendemain matin, et d’implorer sa pitié et sa protection. Son âme était alors trop agitée par ses propres intérêts, pour lui permettre d’examiner le manuscrit, et elle continua de rêver jusqu’à ce qu’elle entendit les pas de madame La Motte qui allait se coucher. Bientôt après La Motte monta dans sa chambre; et Adeline, la bonne et persécutée Adeline, qui venait de passer deux jours dans une anxiété déchirante, et une nuit dans des visions affreuses, tâcha de calmer son âme, et de la préparer au repos. Dans l’état actuel de ses esprits, elle prenait aisément l’alarme. A peine s’était-elle assoupie, qu’elle fut éveillée par un bruit très-extraordinaire. Elle prêta l’oreille, et crut que le son venait des appartemens d’en-bas; mais au bout de quelques minutes, on frappa précipitamment à la porte de la chambre de La Motte.
Il venait de s’endormir, et on ne pouvait pas l’éveiller facilement; mais le bruit redoubla avec tant de violence, qu’Adeline, extrêmement épouvantée, se leva et vint à la porte qui donnait de sa chambre dans la sienne, avec le dessein de l’appeler. Elle fut arrêtée par la voix du marquis, qu’elle vit alors distinctement à la porte. Il disait à La Motte de se lever sur-le-champ, et madame La Motte s’efforçait en même temps de réveiller son mari. A la fin, il s’éveilla très-alarmé; et bientôt après, ayant joint le marquis, ils descendirent ensemble l’escalier. Alors Adeline s’habilla autant que ses mains tremblantes le lui permirent, et passa dans la pièce adjacente, où elle trouva madame La Motte singulièrement surprise et épouvantée.
Cependant le marquis dit à La Motte, avec une grande émotion, qu’il se rappelait avoir donné rendez-vous à quelques personnes de grand matin, pour des affaires importantes, et que par conséquent il était nécessaire qu’il se rendît sans délai à son château. Pendant qu’il disait cela, et qu’il recommandait qu’on appelât ses gens, La Motte ne put s’empêcher de remarquer la pâleur livide de son visage, ni de témoigner quelque crainte qu’il ne fût indisposé. Le marquis l’assura qu’il était très-bien portant, mais désira pouvoir partir tout de suite.
Pierre reçut l’ordre d’appeler les autres domestiques. Le marquis, après avoir refusé de prendre aucun rafraîchissement, se hâta de dire adieu à La Motte; et dès que ses gens furent prêts, il s’éloigna de l’abbaye.
La Motte rentra dans sa chambre, rêvant au départ subit de son hôte, dont l’agitation paraissait beaucoup trop forte pour provenir de la cause qu’il avait indiquée. Il calma les inquiétudes de madame La Motte, et en même temps excita sa surprise en lui apprenant le motif de la dernière alerte. Adeline, qui était sortie de la chambre à l’arrivée de La Motte, regarda par sa fenêtre lorsqu’elle entendit les pas des chevaux. C’était le marquis et sa suite qui passaient alors à peu de distance. Ne pouvant distinguer qui c’était, elle fut effrayée de voir tant de monde près de l’abbaye à une pareille heure; et ayant appelé La Motte pour l’informer de cet incident, elle apprit ce qui s’était passé.
Enfin elle alla se coucher; et cette nuit, son sommeil ne fut point interrompu par des rêves.