Le matin, lorsqu’elle se leva, elle vit La Motte qui se promenait seul dans l’avenue, et elle s’empressa de saisir l’occasion qui se présentait de plaider sa cause. Elle l’aborda d’un pas tremblant. Ses regards timides, son visage pâle découvrirent le désordre de son âme. Du premier mot, sans entrer en explication, elle implora sa pitié. La Motte s’arrêta, et la regardant fixement, lui demanda si quelque partie de sa conduite à son égard méritait le soupçon que sa prière supposait. Adeline rougit un instant d’avoir douté de sa probité; mais les paroles qu’elle avait entendues revinrent dans sa mémoire.

«Je reconnais, dit-elle, monsieur, que votre conduite a été bienfaisante et généreuse au-dessus de tout ce que j’étais en droit d’espérer; mais.....» Elle s’interrompit. Elle ne savait comment parler de ce qu’elle rougissait de croire. La Motte continua de la regarder dans une attente silencieuse, et enfin la pria de poursuivre et de s’expliquer. Elle le conjura de la protéger contre son père. La Motte eut l’air surpris et troublé. «Votre père? dit-il.—Oui, monsieur, reprit Adeline. Je n’ignore point qu’il a découvert ma retraite. J’ai tout à redouter d’un parent qui m’a traitée avec la barbarie dont vous avez été témoin; et je vous supplie de nouveau de me préserver de tomber en son pouvoir.»

La Motte demeura absorbé dans ses réflexions, et Adeline redoubla d’efforts pour intéresser sa pitié. «Quelle raison avez-vous de supposer, ou plutôt comment avez-vous appris que votre père vous cherche?» La question déconcerta Adeline. Elle rougissait de convenir qu’elle avait épié ses discours, et ne pouvait se résoudre à imaginer ou à dire un mensonge; enfin elle avoua la vérité. Le visage de La Motte prit tout-à-coup un air sauvage et courroucé; et, lui reprochant durement une conduite qui était plus l’ouvrage du hasard que d’aucun dessein prémédité, il lui demanda ce qu’elle avait entendu pour en être si fort alarmée. Elle répéta fidèlement les phrases incohérentes qui avaient frappé son oreille. Pendant qu’elle parlait, il la fixa d’un regard attentif. «C’est donc là tout ce que vous avez entendu? Et c’est de ce peu de paroles que vous tirez une conséquence aussi positive? Pesez-les, et vous verrez qu’elles ne la justifient pas.»

Elle aperçut alors ce que la vivacité de ses craintes ne lui avait pas d’abord permis d’examiner; savoir, que ces mots, tels qu’elle les avait entendus, sans aucune liaison, signifiaient peu de chose, et que son imagination avait rempli le vide des phrases, de manière à lui présenter les malheurs qu’elle redoutait. Néanmoins ses craintes n’étaient pas trop calmées. «Vos appréhensions sont sans doute dissipées, reprit La Motte; mais, pour vous donner des preuves d’une franchise que vous avez osé soupçonner, je vous dirai tout. Vous paraissez alarmée, et c’est avec raison. Votre père a découvert votre résidence, et vous a déjà réclamée. Il est vrai que, par un motif de compassion, j’ai refusé de vous livrer; mais je n’ai ni le droit de vous retenir, ni les moyens de vous défendre lorsqu’il viendra vous redemander lui-même. Vous serez forcée d’en convenir. Préparez-vous donc à un malheur qui, vous le voyez, est inévitable.»

Pendant quelque temps, Adeline ne put s’exprimer que par ses larmes. Enfin, avec le courage du désespoir, elle dit: «Je me résigne à la volonté du ciel.» La Motte la regardait en silence, et son visage décelait une vive émotion. Il s’abstint cependant de continuer la conversation, et regagna l’abbaye, laissant Adeline abîmée dans la douleur.

Appelée pour déjeuner, elle se hâta de rentrer au salon, où elle passa la matinée à s’entretenir avec madame La Motte. Elle lui dit toutes ses craintes, lui exprima tous ses chagrins. Quoique madame La Motte parût très-affectée du discours d’Adeline, une consolation superficielle était tout ce qu’elle lui pouvait offrir. Ainsi coulaient tristement les heures, tandis que les inquiétudes d’Adeline augmentaient, et que son moment fatal semblait approcher rapidement. Le dîner finissait à peine, qu’Adeline fut étonnée de voir arriver le marquis. Il entra dans la chambre avec l’aisance qui lui était familière; et, s’excusant de l’embarras qu’il avait occasioné la nuit précédente, il répéta ce qu’il avait déjà dit à La Motte.

Le souvenir de la conversation qu’Adeline avait écoutée, ne laissa pas que de la troubler d’abord, et détourna son âme du sentiment des maux qu’elle redoutait de la part de son père. Le marquis, qui avait toujours les mêmes attentions pour Adeline, parut affecté de son apparente indisposition, et témoigna prendre beaucoup de part à cet accablement que son extérieur trahissait en dépit de tous ses efforts. Quand madame La Motte se retira, Adeline voulut la suivre; mais le marquis la pria de lui accorder un moment d’attention, et la reconduisit à son fauteuil. Tout d’un coup La Motte s’éclipsa.

Adeline savait trop bien à quoi pourraient tendre les discours du marquis; et ses premières paroles redoublèrent bientôt le désordre où ses craintes l’avaient jetée. Il commençait à lui déclarer sa passion avec cette chaleur que l’on ne prend que trop souvent pour la franchise. Supposée honnête, cette déclaration affligeait Adeline; supposée malhonnête, elle la révoltait. Elle interrompit le marquis, et le remercia de l’offre d’une distinction qu’elle prétendit devoir refuser; et cela, d’un air aussi modeste que décidé. Elle se leva pour se retirer: «Demeurez, trop aimable Adeline! dit-il; et si quelque pitié ne vous intéresse pas à mes souffrances, que la considération de vos propres dangers vous y rende sensible. M. La Motte m’a prévenu de vos malheurs et de ceux qui vous menacent aujourd’hui: recevez de moi la protection qu’il ne peut vous donner.»

Adeline continuait de gagner la porte. Le marquis se jette à ses pieds, et lui saisissant la main la couvre de baisers. Elle se débat pour se dégager. «Ecoutez-moi, charmante Adeline, écoutez-moi! s’écria le marquis. Je n’existe que pour vous. Rendez-vous à mes instances, et ma fortune vous appartient. Ne me réduisez pas au désespoir par une rigueur mal entendue, ou parce que....»

«Monseigneur, interrompit Adeline avec un air de dignité inexprimable, et affectant toujours de croire ses propositions honnêtes, je sens toute la générosité de votre procédé, et suis flattée de la distinction que vous m’offrez. C’est pourquoi je dirai quelque chose de plus qu’il ne serait nécessaire, pour la simple expression d’un refus dans lequel je dois persister. Je ne puis disposer de mon cœur. Vous ne pouvez obtenir rien de plus que mon estime; et rien ne saurait vous l’attirer davantage, que de vous abstenir dorénavant de toute proposition de cette nature.»