Elle s’efforça encore de s’en aller, mais le marquis l’en empêcha; et, après avoir hésité quelque temps, renouvela ses sollicitations dans des termes qu’elle ne pouvait plus avoir l’air de ne pas comprendre. Ses yeux se remplirent de larmes, mais elle tâcha de les retenir; et, avec un regard où la douleur et l’indignation semblaient disputer d’énergie, elle dit: «Monseigneur, ceci ne mérite pas de réponse: laissez-moi passer.»

Il fut un instant contenu par la dignité de ses manières, et tomba à ses genoux pour implorer sa grâce. Mais elle détourna sa main sans rien dire, et sortit de la salle. Rentrée dans la chambre, elle ferma la porte, se jeta dans un fauteuil en soupirant, et succomba aux chagrins qui accablaient son cœur. Et ce n’était pas le moindre de ses ennuis, que de soupçonner La Motte indigne de sa confiance; car il était presque impossible qu’il ignorât les véritables desseins du marquis. Elle croyait que madame La Motte était la dupe du prétexte spécieux d’un attachement honnête, et elle s’épargnait ainsi la douleur de douter de sa délicatesse.

Elle jeta un regard tremblant sur la perspective qui l’entourait. D’un côté, son père, dont la barbarie s’était déjà trop clairement manifestée; et de l’autre, le marquis la persécutant par l’outrage et par une passion vicieuse, elle résolut de faire part à madame La Motte de sa dernière conversation, dans l’espoir de la toucher, et d’en être protégée. Elle essuya ses larmes, et allait sortir de la chambre, justement lorsque madame La Motte y entra. Tandis qu’Adeline racontait ce qui s’était passé, son amie pleurait, et semblait éprouver une grande agitation. Elle s’efforça de rassurer Adeline, et promit de se servir de son influence pour persuader à La Motte d’empêcher le marquis de renouveler ses propositions. «Vous savez, ma bonne amie, ajouta madame La Motte, que notre position présente nous oblige à ménager le marquis. Vous ferez bien de laisser paraître le moins de ressentiment possible dans vos manières envers lui; comportez-vous à ses yeux avec votre aisance ordinaire, et je ne doute point que tout ceci ne se passe sans vous exposer à de nouvelles sollicitations.»

«—Ah! madame, dit Adeline, quelle tâche difficile vous m’imposez! Je vous en conjure, que je ne sois plus exposée à l’humiliation de me trouver en sa présence! Toutes les fois qu’il viendra dans l’abbaye, souffrez que je ne sorte pas de ma chambre.»

«—J’y consentirais de tout mon cœur, dit madame La Motte, si notre position le permettait. Mais vous savez que l’asile dépend de la bienveillance du marquis, bienveillance que nous ne devons pas hasarder légèrement; et certes la conduite que vous proposez nous en ferait courir le danger. Prenons des mesures plus douces, et nous conserverons son amitié, sans vous exposer à aucun risque sérieux. Montrez-vous avec votre complaisance accoutumée: la tâche n’est pas aussi difficile que vous l’imaginez.»

Adeline soupira. «Je vous obéis, madame, dit-elle: c’est mon devoir; mais vous me pardonnerez de vous dire.... que c’est avec une extrême répugnance.» Madame La Motte promit d’aller trouver son mari sur-le-champ; et Adeline se retira, non pas convaincue qu’elle n’avait plus rien à craindre, mais un peu plus tranquillisée.

Bientôt après, elle vit partir le marquis. Comme rien ne paraissait plus alors s’opposer au retour de madame La Motte, elle l’attendit avec la plus grande impatience. Après avoir ainsi demeuré près d’une heure dans sa chambre, on vint enfin lui dire de descendre au salon. Elle y trouva monsieur La Motte tout seul. Il se leva à son approche, et marcha quelques minutes sans parler. Alors il s’assit, et lui adressant la parole: «Ce que vous avez rapporté à madame La Motte, dit-il, m’inquiéterait beaucoup, si je voyais la conduite du marquis sous un point de vue aussi sérieux qu’elle le considère. Je sais que les jeunes personnes sont disposées à mésinterpréter l’insignifiante galanterie des gens du monde. Et vous, Adeline, vous ne sauriez jamais mettre trop d’attention à distinguer une légèreté de ce genre d’une sollicitation plus sérieuse.»

Adeline fut surprise et offensée que La Motte pût apprécier son intelligence et ses dispositions aussi légèrement que le supposait son discours. «Est-il possible, monsieur, lui dit-elle, que vous soyez informé de la conduite du marquis?»

«—Cela est très-possible et très-sûr, répliqua La Motte un peu sèchement; et il est aussi très-possible que je voie cette affaire avec un jugement moins trompé que le vôtre par la prévention. Quoiqu’il en soit, je ne conteste pas sur ce point. Je vous demanderai seulement, puisque vous connaissez les dangers de ma situation, de vous y conformer, et de ne pas vous exposer, par un ressentiment déplacé, au courroux du marquis. Il est à présent mon ami; et, pour ma sûreté, il faut qu’il continue de l’être. Mais, si je souffre que quelqu’un de ma famille le traite avec grossièreté, je dois m’attendre à le voir mon ennemi. Il vous est certainement facile d’avoir pour lui des égards. Adeline trouva bien dur le mot de grossièreté dans le sens que lui donnait La Motte; mais elle s’interdit toute expression de mécontentement.

«J’aurais désiré, monsieur, lui dit-elle, avoir le droit de me retirer dès que le marquis paraîtrait; mais, puisque vous pensez que cette conduite peut compromettre vos intérêts, je dois me résigner.»