«—Cette prudence et cette docilité m’enchantent, dit La Motte; et, puisque vous désirez m’être utile, sachez que vous ne pouvez mieux y parvenir qu’en traitant ce seigneur comme un ami.» L’expression ami, rapprochée de l’idée du marquis, forma une dissonnance à l’oreille d’Adeline. Elle hésita, et regarda La Motte. «En qualité de votre ami, monsieur, je m’efforcerai de le traiter....» Elle eût voulu dire, «comme le mien;» mais il lui fut impossible de terminer la phrase.—Elle implora sa protection contre l’autorité de son père.
«Comptez sur toute la protection que je puis vous donner, dit La Motte; mais vous savez combien je suis dénué du droit et des moyens de lui résister. Puisqu’il a découvert votre retraite, il n’ignore probablement pas les circonstances qui me retiennent ici; et, si je m’oppose à ses desseins, il peut croire que la voie la meilleure pour vous avoir en sa possession, c’est de me découvrir aux officiers de justice. Nous sommes environnés de périls; que ne puis-je entrevoir quelques moyens de vous y dérober!»
«—Quittez cette abbaye, dit Adeline, et cherchez un asile en Suisse ou en Allemagne; vous serez alors délivré de toute obligation envers le marquis, et de la persécution que vous redoutez. Pardonnez, si je vous donne un conseil que, sans doute, m’inspire à certain point le désir de ma propre sûreté, mais qui en même temps paraît offrir les seuls moyens de consolider la vôtre.»
«—Votre plan serait raisonnable, dit La Motte, si j’avais de l’argent pour l’exécuter. Quant à présent je dois me borner à rester ici autant ignoré qu’il est possible, en me faisant des amis de ceux qui me connaissent. Je dois surtout conserver la faveur du marquis; il pourrait beaucoup, si votre père prenait contre vous des mesures extrêmes. Mais que dis-je? Votre père s’y est peut-être déjà porté; et peut-être les effets de sa vengeance sont-ils suspendus sur ma tête! Je m’y trouve exposé, Adeline, par l’intérêt que je prends à vous. Si je vous eusse remise entre ses mains, je n’aurais aucun sujet de crainte.»
Cette preuve de l’affection de La Molle, dont Adeline ne pouvait douter, la pénétra si fort, qu’il lui fut impossible d’en exprimer le sentiment. Dès qu’elle put parler, elle témoigna sa reconnaissance dans les termes les plus animés. «Ces expressions sont-elles sincères? dit La Motte.»
«—Est-il possible que je ne sois pas vraie? répliqua Adeline en pleurant, au soupçon d’ingratitude.—Il est facile, dit La Motte, de prononcer des sentimens, sans qu’ils partent du cœur: je ne crois à leur sincérité que lorsqu’ils influent sur nos actions.»
«—Que prétendez-vous? dit Adeline avec surprise.»
«—Je prétends vous demander si, dans le cas où l’occasion s’offrirait de me prouver ainsi votre reconnaissance, vous seriez fidèle à vos sentimens?»
«—Indiquez-en une que je puisse ne pas saisir, dit Adeline avec énergie.»
«—Par exemple, si le marquis vous faisait désormais l’aveu d’une passion sérieuse, et vous offrait sa main, quelque petit ressentiment, quelque préoccupation secrète pour un amant plus heureux, ne vous engageraient-ils point à refuser?»