Adeline rougit et baissa les yeux vers la terre. «—Vous avez en effet indiqué la seule occasion où je refuserais de prouver ma sincérité. Je ne puis jamais aimer le marquis, ni même l’estimer, à vous parler franchement. J’avoue que le repos d’une vie entière est un trop grand sacrifice, même pour la reconnaissance.»
La Motte parut mécontent. «Je l’avais bien prévu, dit-il. Ces sentimens délicats figurent à merveille dans les discours, et rendent infiniment aimable la personne qui les exprime; mais mettez-les à l’épreuve de l’action, ils s’évaporent en fumée, et ne laissent après eux que le naufrage de la vanité.»
Cet injuste sarcasme fit venir les larmes aux yeux d’Adeline. «Puisque votre sûreté, monsieur, dépend de ma conduite, dit-elle, rendez-moi à mon père. Je consens à retourner auprès de lui, dès que mon séjour ici doit vous entraîner dans de nouveaux malheurs. Souffrez que je ne me montre pas indigne de la protection que j’ai trouvée jusqu’à ce jour, en préférant mon bien-être au vôtre. Quand je serai partie, vous n’aurez plus aucun sujet de craindre de la part du marquis, au mécontentement duquel vous seriez probablement exposé si je demeurais ici; car je sens qu’il me serait impossible d’écouter ses sollicitations, quelque honnêtes que puissent être ses vues.»
La Motte parut saisi et alarmé. «Cela ne sera pas, dit-il; ne nous fatiguons point à nous représenter comme possibles des malheurs que nous ne chercherions à éviter ensuite qu’en nous précipitant dans des malheurs certains. Non, Adeline, quoique vous soyez prête à vous sacrifier à ma sûreté, je n’y consentirai pas. Je ne vous rendrai pas à votre père que je n’y sois forcé. Soyez donc tranquille sur ce point. Tout ce que je vous demande en récompense, c’est de vous conduire poliment avec le marquis.»
«—- Je tâcherai de vous obéir, monsieur, dit Adeline.» En ce moment madame La Motte entra dans le salon, et cette conversation finit. Adeline passa la soirée dans de tristes réflexions, et se retira dans sa chambre le plus tôt possible, empressée de chercher au sein du sommeil un refuge contre ses chagrins.
CHAPITRE II.
Le manuscrit trouvé par Adeline la nuit précédente s’était souvent retracé à sa mémoire pendant la durée du jour; mais elle avait pris alors un trop grand intérêt aux circonstances du moment, ou bien elle avait eu trop de crainte d’être interrompue pour essayer de le lire. Elle le prit dans le tiroir où elle l’avait déposé, et s’assit à côté de son lit, dans l’intention seulement de parcourir quelques-unes des premières pages.
Elle l’ouvrit avec une curiosité impatiente, que l’encre décolorée et presque effacée satisfaisait bien lentement. Les premiers mots de la page étaient entièrement perdus; mais ceux qui semblaient commencer le récit étaient ainsi conçus:
«O vous, qui que vous soyez! que le hasard ou l’infortune pourront un jour conduire dans ce lieu... c’est à vous que je m’adresse... à vous que je révèle mes outrages..... à vous que j’en demande vengeance. Vain espoir! Je trouve pourtant quelque consolation à croire que ce que j’écris maintenant pourra tomber un jour sous les yeux de mes semblables; qu’un jour les mots qui disent mes souffrances pourront émouvoir la pitié de quelque cœur sensible.