Le marquis, alarmé de nouveau de l’air de gravité du médecin, le pria de lui dire sincèrement s’il le croyait dans un danger imminent. Celui-ci hésita, et l’inquiétude du marquis augmenta. «Il est important, dit ce dernier, que je connaisse ma véritable situation.» Le médecin lui dit alors que, s’il avait quelques affaires à régler, il ferait bien de s’en occuper, parce qu’il était impossible de prévoir les suites.

Il tourna alors la conversation sur Théodore, et dit qu’il venait de voir le jeune officier en état d’arrestation, et qu’il espérait qu’on ne le ferait pas partir dans le moment, parce que cela mettrait sa vie en danger. Le marquis fit un jurement affreux, et, maudissant Théodore de l’avoir mis dans l’état où il se trouvait, répondit qu’il partirait le soir même. Le médecin se hasarda de parler contre la cruauté de cette sentence, et, tâchant d’exciter le marquis à un sentiment d’humanité, plaida fortement la cause de Théodore. Mais ces prières et ces argumens, en découvrant au marquis une partie de son propre caractère, semblèrent exciter son ressentiment, et faire renaître toute la violence de ses passions.

Le médecin se retira finalement sans aucun espoir, après avoir promis au marquis de ne point quitter l’auberge. Il s’était flatté, en exagérant le danger de son malade, d’obtenir quelque chose en faveur d’Adeline et de Théodore, mais son plan avait eu un effet contraire; car la crainte de la mort, si terrible pour la conscience coupable du marquis, au lieu d’exciter au repentir, ne fit qu’augmenter son désir de vengeance contre l’homme qui l’avait réduit à cet état. Il résolut de faire conduire Adeline dans un endroit où, si par hasard Théodore échappait, il ne pourrait jamais la voir, et par-là, de se ménager au moins quelques moyens de vengeance. Il n’ignorait cependant pas que, lorsque Théodore serait une fois arrivé au régiment, sa perte était certaine; car, quand même il serait acquitté du crime de désertion, il devait nécessairement être condamné pour avoir assailli un officier supérieur.

Le médecin revint dans la chambre où était Théodore. La violence de sa douleur était changée en un désespoir tranquille, plus terrible que la fureur dont il avait été dernièrement agité. Les gardes ayant à sa requête quitté la chambre, le médecin lui répéta une partie de la conversation qu’il avait eue avec le marquis. Théodore, après lui avoir fait ses remercîmens, dit qu’il n’avait plus rien à espérer. Il ne sentait que très-peu de chose par rapport à lui-même, mais c’était pour sa famille et pour Adeline qu’il souffrait: il s’informa de la route qu’elle avait prise; et, quoiqu’il n’eût aucune perspective de pouvoir tirer parti de cette connaissance, il pria le médecin de tâcher de la lui procurer; mais l’hôte et sa femme n’en savaient rien, ou au moins firent semblant de l’ignorer; et il était inutile de s’adresser à d’autres.

Le sergent entra alors avec des ordres du marquis pour le départ de Théodore, qui reçut cette nouvelle d’un air composé, quoique le médecin ne pût s’empêcher d’exprimer son indignation de ce départ précipité, et ses craintes des suites qu’il pourrait avoir. Théodore eut à peine le temps de témoigner sa reconnaissance à cet ami estimable avant que les soldats entrassent dans la chambre pour le conduire à la voiture qui l’attendait.

En lui disant adieu, il lui glissa sa bourse dans la main, et, se tournant subitement, dit aux soldats de le conduire; mais le médecin l’arrêta, et refusa ce présent avec tant de chaleur, qu’il fut forcé de le reprendre: il serra la main de son nouvel ami, et, incapable de prononcer une parole, il marcha vers la voiture.

Ils partirent tous à l’instant, et Théodore fut abandonné au souvenir de ses espérances et de ses souffrances passées, à son anxiété pour le sort d’Adeline, à la contemplation de son propre malheur, et aux appréhensions de ce qui pourrait lui arriver à l’avenir. Il ne voyait à la vérité pour lui-même que la perspective d’une ruine certaine, et son désespoir n’était contenu que par un faible espoir que celle qu’il aimait plus que la vie pourrait jouir un jour de cette félicité à laquelle il n’osait se promettre de participer.


CHAPITRE VIII.

Cependant l’infortunée Adeline continua de voyager toute la nuit sans presque aucune interruption. Son esprit était agité d’un tel conflit de chagrin, de regret, de désespoir et de terreur, qu’on ne peut pas dire qu’elle pensait. Le valet de chambre du marquis, qui s’était mis dans la voiture avec elle, parut d’abord disposé à faire la conversation; mais l’inattention de sa prisonnière ne tarda pas à le faire taire, et il la laissa se livrer entièrement à sa douleur.