Ils semblèrent passer par des ruelles obscures et des chemins de traverse, dans lesquels la voiture allait avec autant de vitesse que l’obscurité de la nuit pouvait le permettre. Quand le jour parut, elle se trouva sur les bords d’une forêt, et demanda de nouveau où on la menait. Le domestique répondit qu’il avait ordre de ne point le dire, mais qu’elle ne tarderait pas à le voir. Adeline, qui avait d’abord cru qu’on la conduisait à la maison de campagne, commença alors à en douter; et comme tout autre endroit était moins terrible à son imagination que celui-là, son désespoir commença à s’apaiser, et elle ne pensa plus qu’au malheureux Théodore, qu’elle savait devoir être la victime de la malice et de la vengeance.

Ils entrèrent alors dans la forêt, et il lui vint à l’esprit qu’on la menait à l’abbaye; car, quoiqu’elle n’eût aucun souvenir des pays par où elle passait, il n’en était pas moins probable que ce ne fût la forêt de Fontanville, dont les limites étaient trop étendues pour qu’elle eût pu autrefois la parcourir en entier. Cette conjecture lui inspira une frayeur au moins égale à celle que lui avait causée l’idée d’aller à la maison de campagne; car à l’abbaye elle serait de même au pouvoir du marquis, et livrée à son cruel ennemi La Motte. Son esprit fut révolté du tableau que lui peignit son imagination; et, à mesure que la voiture s’avançait sous les arbres touffus, elle jetait un regard inquiet par la portière, afin de découvrir quelque chose qui pût confirmer ou détruire ses soupçons: elle ne fut pas long-temps à parvenir dans une allée d’où elle aperçut les tours éloignées de l’abbaye. «—Je suis donc perdue!» dit-elle en fondant en larmes.

Ils furent bientôt au bas de la pelouse, et elle aperçut Pierre qui courait ouvrir la porte où la voiture était arrêtée. Quand il vit Adeline, il parut surpris, et fit un effort pour parler; mais la chaise s’avança alors près de l’abbaye, et La Motte se présenta à la porte de la salle. Quand il vint pour la descendre de la voiture, un tremblement universel s’empara de tous ses membres, et ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté qu’elle put se soutenir, et elle fut quelques momens sans le voir ni sans l’entendre. Il lui offrit son bras, qu’elle refusa d’abord; mais, après avoir fait quelques pas en chancelant, elle fut obligée de l’accepter: ils entrèrent alors dans la chambre voûtée, où, tombant dans une chaise, un déluge de larmes coula de ses yeux. La Motte n’interrompit pas le silence, qui continua pendant quelque temps, mais traversa plusieurs fois la chambre dans une grande agitation. Quand Adeline fut assez remise pour faire attention aux objets extérieurs, elle observa son visage, et y découvrit le tumulte de son âme, tandis qu’il s’efforçait de prendre un air de fermeté, auquel s’opposait le sentiment intérieur de sa conscience.

La Motte lui prit alors la main, et voulut la conduire hors de la chambre; mais elle l’arrêta, et fit un effort désespéré pour l’engager à la pitié et à la sauver. Il l’interrompit. «Cela n’est pas en mon pouvoir, dit-il avec beaucoup d’émotion; je ne suis ni maître de moi, ni de ma conduite: ne m’en demandez pas davantage; qu’il vous suffise de savoir que je vous plains, je ne saurais faire plus.» Il ne lui donna pas le temps de répliquer; mais, lui prenant la main, il la conduisit à l’escalier de la tour, et de là à la chambre qu’elle avait autrefois occupée.

«Il faut que vous restiez ici pour le présent, dit-il, dans cette espèce de prison: cela me répugne autant qu’à vous. Je vous la rendrai le moins désagréable possible, c’est pourquoi j’ai ordonné qu’on vous apportât des livres.»

Adeline fit un effort pour parler; mais il quitta la chambre avec précipitation, paraissant honteux du rôle qu’il avait à jouer et ne voulant pas se fier à ses larmes. Elle entendit fermer la serrure; et regardant vers les fenêtres, elle s’aperçut qu’elles étaient barrées; la porte qui conduisait aux autres appartemens était aussi bien assurée. De pareils préparatifs de sûreté la choquèrent, et sa longue incertitude se changea en un profond désespoir. Lorsque les larmes qu’elle répandit l’eurent un peu soulagée, et qu’elle put détourner ses pensées de l’objet qui la concernait de plus près, elle ne fut pas fâchée d’être dans une parfaite réclusion, puisque cela lui épargnait la peine qu’elle aurait éprouvée en présence de M. et de madame La Motte, et lui permettait de donner un libre cours à sa douleur et à ses réflexions; réflexions qui, quoique affligeantes, étaient préférables aux angoisses qu’éprouve l’esprit, lorsqu’agité par la crainte et l’inquiétude, il est obligé de prendre l’apparence de la tranquillité.

Environ un quart d’heure après, la porte de sa chambre s’ouvrit, et Annette parut avec des rafraîchissemens et des livres: elle témoigna sa satisfaction de revoir Adeline, mais parut craindre de parler, sachant probablement que c’était contraire aux ordres de La Motte, qui, à ce qu’elle dit, l’attendait au bas de l’escalier. Quand Annette fut partie, Adeline prit quelques rafraîchissemens, ce qui était véritablement nécessaire, car elle n’avait rien pris depuis qu’elle était sortie de l’auberge. Elle fut contente, mais non surprise que madame La Motte ne parût pas: elle l’évitait sûrement à cause de la conduite peu généreuse qu’elle avait tenue à son égard; et cette certitude pouvait faire conjecturer qu’elle n’était pas intérieurement son ennemie. Elle fit réflexion aux paroles de La Motte: «Je ne suis ni maître de moi, ni de ma conduite;» et, quoiqu’elles ne lui fissent entrevoir aucune espérance, elles lui donnaient néanmoins une certaine consolation, quelque faible qu’elle fût, par la croyance qu’il avait pitié d’elle. Après avoir passé quelque temps dans de tristes réflexions, et formé une infinité de conjectures, ses esprits, long-temps agités, semblèrent exiger du repos, et elle se mit au lit.

Adeline dormit profondément pendant quelques heures, et s’éveilla avec l’esprit plus calme et plus tranquille. Pour prolonger cette tranquillité momentanée, et pour ne point se livrer à ses pensées, elle examina les livres que La Motte lui avait envoyés: elle en trouva quelques-uns qui, dans des temps plus heureux, avaient élevé son esprit et intéressé son cœur; mais ils n’avaient plus le même effet; ils surent néanmoins adoucir pendant un temps les angoisses du malheur.

Mais ce remède consolant n’eut que quelques instans le pouvoir des eaux du Léthé: l’entrée de La Motte fit disparaître les illusions de l’auteur, et la rappela au sentiment de sa propre situation. Il apportait de la nourriture, et, après l’avoir mise sur la table, il se retira sans dire un seul mot. Elle s’efforça encore de lire, mais son apparition avait rompu l’enchantement.—La cruelle réflexion s’empara de nouveau de son esprit, et apporta avec elle l’image de Théodore, de Théodore perdu pour toujours!.....

Cependant La Motte éprouvait toutes les peines que peut infliger une conscience qui n’est pas entièrement endurcie au crime. Il avait été entraîné par ses passions dans la dissipation, et de la dissipation dans le vice; mais ayant une fois touché les bords de l’infamie, ses progrès avaient été rapides, et il se trouvait alors le vil instrument d’un scélérat, et le destructeur d’une fille innocente, que la justice et l’humanité lui commandaient de protéger. Il réfléchit au rôle qu’il jouait.—Cette considération l’effraya; mais, pour renoncer à ce rôle, il fallait un effort trop hardi pour un esprit énervé par l’habitude du vice. Il considéra le labyrinthe terrible dans lequel il avait été conduit, et aperçut, comme pour la première fois, les progrès de ses forfaits; il s’imagina alors qu’il ne pouvait se tirer de cet embarras que par de nouveaux crimes. Au lieu de s’occuper des moyens de prévenir la ruine d’Adeline, et de ne pas en être l’instrument, il s’efforça seulement de s’étourdir sur les remords de sa conscience, et de se persuader qu’il fallait continuer comme il avait commencé. Il savait qu’il était au pouvoir du marquis, et il craignait ce pouvoir plus que la punition certaine, quoique souvent tardive, qui poursuit les scélérats. Il consentit à sacrifier l’honneur d’Adeline et le repos de sa conscience à quelques années d’une misérable existence.