Il ignorait la maladie du marquis, autrement il se serait aperçu qu’il y avait un moyen d’échapper à la punition dont il était menacé, à un moindre prix que celui de l’honneur; et peut-être aurait-il fait ses efforts pour sauver Adeline en prenant la fuite avec elle. Mais le marquis, qui avait prévu cette possibilité, avait ordonné à ses domestiques de cacher soigneusement la circonstance qui le retenait, et d’informer La Motte qu’il serait à l’abbaye sous peu de jours, enjoignant en même temps à son valet de chambre de l’y attendre.
Adeline, comme il s’y était attendu, n’eut ni l’inclination ni l’occasion de l’en instruire, et ainsi La Motte resta dans l’ignorance d’une chose qui aurait pu lui épargner de nouveaux crimes, et à Adeline de plus grands maux.
La Motte n’avait pas envie de faire connaître à son épouse l’action qui l’avait entièrement mis dans la dépendance du marquis; mais l’agitation de son esprit le trahit: il marmottait souvent dans son sommeil des phrases incohérentes, et souvent il s’éveillait en sursaut, et appelait à haute voix Adeline.
Ces marques d’un esprit troublé avaient alarmé et effrayé madame La Motte, qui veillait pendant qu’il dormait, et qui obtint bientôt, par les paroles qui lui échappaient, une idée confuse des desseins du marquis.
Elle fit part de ses soupçons à La Motte, qui la blâma de les avoir eus; mais la manière dont il le fit augmenta ses craintes pour Adeline au lieu de les calmer; et la conduite du marquis ne tarda pas à les confirmer. La nuit qu’il vint à l’abbaye, elle crut que, quel que fût le projet dont il s’agissait, il en serait probablement parlé; et son inquiétude pour Adeline lui fit commettre une indiscrétion qui, dans toute autre occasion, aurait été méprisable. Elle quitta sa chambre, et, s’étant cachée dans un appartement voisin de celui où étaient le marquis et son mari, elle écouta leur conversation. Elle tourna sur le sujet qu’elle avait prévu, et lui découvrit toute l’étendue de leurs desseins. Effrayée pour Adeline, et choquée de la faiblesse coupable de La Motte, elle fut pendant quelque temps incapable de penser, ou de déterminer de quelle manière elle devait agir. Elle savait que son époux avait de grandes obligations au marquis, dont les domaines lui fournissaient un refuge, et qu’il était au pouvoir de celui-ci de le livrer entre les mains de ses ennemis. Elle croyait de plus que le marquis en agirait ainsi, s’il était provoqué; mais elle pensait que, dans une pareille occasion, La Motte pouvait trouver quelque moyen d’apaiser le marquis sans se déshonorer. Après avoir fait quelques autres réflexions, son esprit devint plus calme, et elle retourna dans sa chambre, où La Motte ne tarda pas à venir. Elle n’avait cependant pas assez recouvré ses esprits pour lutter contre son mécontentement, ou contre l’opposition qu’elle devait infailliblement rencontrer lorsqu’elle ferait mention du sujet de son inquiétude; c’est pourquoi elle résolut de n’en parler que le jour suivant.
Le lendemain elle rapporta à La Motte tout ce qu’il avait dit dans ses rêves, et fit mention de plusieurs autres circonstances qui le convainquirent qu’il lui était impossible de nier plus long-temps la réalité de ses appréhensions. Elle lui représenta alors combien il était possible d’éviter l’infamie dont il allait se couvrir, en abandonnant la maison du marquis; elle plaida avec tant de chaleur pour Adeline, que La Motte, dans un morne silence, parut méditer quelque plan. Cependant ce n’était pas ce qui occupait ses pensées. Il savait qu’il avait mérité de la part du marquis un châtiment terrible, et que s’il l’irritait en refusant d’acquiescer à ses désirs, la fuite ne pourrait guère le soustraire; car l’œil de la justice et de la vengeance le poursuivrait sans relâche.
La Motte ruminait sur la manière dont il instruirait sa femme de cette circonstance; car il vit bien qu’il n’y avait d’autre moyen de vaincre sa vertueuse compassion pour Adeline, et les fâcheuses conséquences qu’elle pourrait entraîner, qu’en lui opposant son propre danger, et cela ne pouvait se faire qu’en l’instruisant de tous les maux qui résulteraient du ressentiment du marquis. Le vice n’avait pas encore chez lui assez d’empire pour l’empêcher de rougir, et pour lui faire avouer ses fautes de propos délibéré: il hésita, il balbutia. A la fin, ne pouvant se résoudre à entrer dans des détails, il lui dit qu’en conséquence d’une affaire qu’aucunes prières ne lui feraient découvrir, sa vie était au pouvoir du marquis. «Vous voyez l’alternative, ajouta-t-il, choisissez de ces deux maux; et, si vous en avez le courage, instruisez Adeline de son danger, et sacrifiez ma vie pour la tirer d’une situation que beaucoup de femmes seraient bien aises d’obtenir.»—Madame La Motte, réduite à l’affreuse alternative de permettre la séduction de l’innocence, ou de vouer son mari à la mort, éprouva une agitation qu’il lui fut impossible de dissimuler. Voyant néanmoins qu’une opposition aux desseins du marquis causerait la ruine de La Motte, et ne serait que fort peu utile à Adeline, elle résolut de céder aux circonstances et de souffrir en silence.
Dans le temps qu’Adeline formait un plan pour s’échapper de l’abbaye, les regards mystérieux de Pierre avaient donné des soupçons à La Motte, et l’avaient engagé à les veiller de plus près. Il les avait vus se quitter dans la salle avec quelque confusion, et les avait ensuite aperçus se parler dans les cloîtres. Des circonstances si extraordinaires ne lui avaient laissé aucun doute qu’Adeline ne fût instruite de son danger, et ne concertât avec Pierre les moyens de s’échapper. Faisant donc semblant d’être informé de toute l’affaire, il avait accusé Pierre de fourberie, et l’avait menacé de la vengeance du marquis, s’il ne découvrait pas ce qu’il savait. Cette menace avait intimidé Pierre; et s’imaginant qu’il ne lui restait plus aucune possibilité de servir Adeline, il avait fait un aveu circonstancié, et promis de ne point dire à Adeline que son projet était découvert. Cette promesse était assez conforme à son inclination; car il craignait le mécontentement que pourrait exprimer Adeline lorsqu’elle croirait avoir été trahie par lui.
Le jour que le projet d’Adeline avait été découvert, le marquis avait dessein de venir à l’abbaye, et il était convenu de faire transporter Adeline à sa maison de campagne. La Motte avait surle-champ senti l’avantage de permettre à Adeline de se rendre au tombeau, dans la croyance de ne point être découverte. Cela devait prévenir beaucoup de trouble et d’opposition, et lui épargner la peine qu’il aurait éprouvée en sa présence, lorsqu’elle aurait su qu’il allait la livrer. Un domestique du marquis pouvait se transporter au tombeau à l’heure marquée, et, dans l’obscurité de la nuit, l’emmener en jouant le rôle de Pierre. Ainsi, elle aurait été conduite sans résistance à la maison de campagne, et n’aurait découvert son erreur que lorsqu’il aurait été trop tard pour en éviter les conséquences.
Quand le marquis arriva, La Motte, qui, quoiqu’il eût beaucoup bu, n’avait cependant pas perdu la tête, l’informa de ce qui était arrivé, et du plan qu’il avait formé; et le marquis l’approuvant, son domestique avait été instruit du signal qui avait ensuite mis Adeline en son pouvoir.