La honte que ressentait madame La Motte en songeant à l’indigne neutralité qu’elle avait observée dans la cause d’Adeline, lui fit soigneusement éviter de la voir cette fois-ci. Adeline ne fut pas surprise de sa conduite, et se réjouit de ne pas être obligée de revoir comme ennemie une personne qu’elle avait autrefois crue son amie. Plusieurs jours s’écoulèrent dans la réflexion du passé, et dans l’attente cruelle de l’avenir.

L’état dangereux de Théodore occupait constamment ses pensées. En proie à tous les tourmens de la crainte, quelquefois elle parcourait la sphère des possibilités pour y chercher l’espérance: mais l’espérance se tenait presque toujours au-delà de l’horizon; et quand elle paraissait faiblement, on ne l’apercevait qu’avec la mort du marquis, dont la vengeance menaçait d’une ruine certaine cet infortuné jeune homme.

Cependant le marquis était à l’auberge à Baux, dans un état fort précaire. Le médecin et le chirurgien qu’il voulut garder tous deux, sans leur permettre de quitter le village, agissaient suivant des principes contraires, et le bon effet produit par les ordonnances de l’un était souvent détruit par le traitement peu judicieux de l’autre. Il n’y eut que l’humanité qui engageât le médecin à rester. La maladie du marquis était outre cela irritée par son caractère impatient, les terreurs de la mort et la violence de ses passions. Tantôt il se croyait à la mort, tantôt on avait de la peine à l’empêcher de suivre Adeline à l’abbaye. Les fluctuations de son esprit étaient si variées, et ses projets se succédaient si rapidement les uns aux autres, que ses passions étaient dans un conflit continuel. Le médecin tâcha de le convaincre que sa guérison dépendait beaucoup de sa tranquillité, et de lui persuader d’essayer au moins de maîtriser ses passions; mais les réponses impatientes du marquis le dégoûtèrent et lui firent garder le silence.

A la fin le domestique qui avait mené Adeline revint, et le marquis, l’ayant appelé dans sa chambre, lui fit tant de questions à la fois, que le pauvre diable ne sut à laquelle répondre. Il tira finalement un papier plié de sa poche, qu’il dit que mademoiselle Adeline avait laissé tomber dans la voiture, et dont il avais pris soin, parce qu’il s’était imaginé que sa seigneurie aurait été bien aise de le voir. Le marquis étendit la main avec précipitation, et prit un billet adressé à Théodore. En voyant l’adresse, la rage de la jalousie l’accabla pendant un moment, et il le tint à la main, incapable de l’ouvrir.

Il rompit cependant le cachet, et trouva que c’était un billet écrit à Théodore, pendant sa maladie, pour s’informer de sa santé, et que quelque accident l’avait empêchée d’envoyer. La tendre sollicitude qu’elle exprimait pour sa guérison déchira l’âme du marquis, et lui fit faire la comparaison de ce qu’elle avait senti pour la maladie de son rival et pour la sienne.

«Elle était fort inquiète pour sa guérison, dit-il, au lieu qu’elle craint la mienne.» Comme s’il avait voulu prolonger la peine que ce petit billet lui causait, il le lut de nouveau, et de nouveau il maudit son sort et son rival, s’abandonnant, comme à l’ordinaire, aux transports de sa passion. Il allait le jeter loin de lui, lorsque ses yeux se fixèrent sur le cachet, et il le considéra fort attentivement. Sa colère parut alors se calmer; il mit soigneusement le billet dans son portefeuille, et fut pendant quelque temps absorbé dans ses pensées.

Après plusieurs jours de craintes et d’espérances, la force de son tempérament l’emporta sur sa maladie, et il se trouva assez bien pour écrire plusieurs lettres dont une était pour préparer La Motte à le recevoir. La même politique qui l’avait engagé à cacher sa maladie à La Motte, lui fit alors avancer une chose qu’il savait bien ne pouvoir effectuer, qu’il serait à l’abbaye le lendemain de l’arrivée de son domestique. Il répéta ses injonctions qu’Adeline fût strictement gardée, et renouvela ses promesses de récompense pour les services que lui rendrait La Motte.

Celui-ci, qui était tous les jours de plus en plus surpris de l’absence du marquis, reçut cette nouvelle avec mécontentement; car il commençait à espérer que le marquis avait changé d’intention au sujet d’Adeline, soit qu’il fût embarqué dans quelque nouvelle aventure, ou obligé de visiter ses biens dans quelque partie éloignée de la province: il aurait été bien aise de se débarrasser ainsi d’une affaire qui devait le couvrir de tant d’infamie.

Cette espérance s’évanouit alors, et il dit à son épouse de faire les préparatifs nécessaires pour la réception du marquis. Adeline avait passé ces jours-là dans un état d’incertitude, tantôt animé par les rayons de l’espoir, et tantôt obscurci par les sombres nuages du désespoir. Ce délai, si fort au-delà de son attente, semblait prouver que la maladie du marquis était très-sérieuse; et quand elle considérait les conséquences de sa guérison, elle ne pouvait être fâchée qu’il en fût ainsi. L’idée de cet être lui était tellement odieuse, qu’elle ne voulut point permettre à sa bouche de prononcer son nom, ni de faire à Annette une question si nécessaire à la paix de son esprit.

Ce fut environ une semaine après la lettre du marquis, qu’Adeline aperçut un jour de sa fenêtre une troupe d’hommes à cheval entrer dans l’avenue, qu’elle reconnut pour être le marquis et sa suite. Elle se retira de la fenêtre dans un état qu’il est impossible de décrire, et, se jetant sur une chaise, fut pendant quelque temps insensible aux objets qui l’environnaient. Quand elle fut revenue de sa première frayeur, qu’avait excitée l’apparition du marquis, elle se traîna vers la fenêtre: la compagnie n’était plus visible, mais elle entendit les pieds des chevaux, et elle savait que le marquis faisait le tour pour parvenir à la grande porte de l’abbaye. Elle implora la protection et l’appui du ciel; et, étant alors un peu remise, elle s’assit en attendant l’événement.