«Eh bien! eh bien! reprit La Motte, ce jeune héros, ce Théodore, qui, à ce qu’il paraît, a été assez brave pour lever la main contre son colonel, est bien gardé, et je ne doute pas qu’il ne reçoive bientôt le prix de sa chevalerie.» L’indignation, le chagrin et la crainte s’agitèrent dans le sein d’Adeline; elle dédaigna de donner à La Motte une seconde occasion de profaner le nom de Théodore. Cependant, l’incertitude cruelle dans laquelle elle se trouvait, l’engagea à demander si le marquis avait reçu de ses nouvelles depuis son départ de Baux. «Oui, dit La Motte, il a été conduit sous bonne garde à son régiment, où il est emprisonné jusqu’à ce que le marquis puisse paraître contre lui.»
Adeline n’eut ni la force ni le désir d’en savoir davantage; et, La Motte étant sorti, elle fut de nouveau en proie à la douleur qu’il venait de renouveler. Quoique cette information ne contînt aucune nouvelle circonstance de malheur (car elle n’avait entendu que la confirmation de ce à quoi elle s’était toujours attendue), un surcroît de chagrin sembla s’emparer de son cœur, et elle s’aperçut qu’elle avait mal à propos entretenu une faible espérance que Théodore pourrait échapper avant d’arriver au lieu de sa destination. Tout espoir était alors perdu; son amant éprouvait les souffrances et les horreurs d’une prison, et les tourmens de la crainte, tant pour sa propre sûreté que pour celle de son Adeline. Elle se figurait le sombre et humide cachot où il était, chargé de chaînes, et défiguré par la pâleur du chagrin et de la maladie; elle l’entendait appeler son nom d’une voix qui lui déchirait le cœur, et le voyait lever les yeux au ciel, le supplier en silence: et se rappelant en même temps la conduite généreuse qui l’avait plongé dans cet abîme de misères, et que c’était pour elle qu’il souffrait, sa douleur se changeait en désespoir, ses larmes cessaient de couler, et elle tombait en silence dans une torpeur accablante.
Le lendemain le marquis vint, et s’en retourna comme auparavant. Plusieurs jours s’écoulèrent sans le voir. Enfin, un soir, tandis que La Motte et sa femme étaient dans leur chambre ordinaire, il entra et conversa pendant quelque temps sur différens sujets; ensuite il tomba dans une profonde rêverie; et, après un intervalle de silence, il se leva et tira La Motte vers la fenêtre. «Je voudrais vous parler en particulier, dit-il, si votre temps n’est pas engagé, autrement ce sera pour une autre fois.» La Motte l’assurant qu’il n’avait rien du tout à faire, il voulut le conduire dans une autre chambre; mais le marquis proposa une promenade dans la forêt. Ils sortirent ensemble; et lorsqu’ils furent dans une allée solitaire, où les branches touffues des hêtres et des chênes augmentaient les ombres du crépuscule, et répandaient dans les environs une obscurité majestueuse, le marquis se tournant vers La Motte, lui dit:
«La Motte, votre condition n’est pas heureuse; cette abbaye est une triste résidence pour un homme comme vous, qui aimez la société, et qui êtes fait pour l’orner.» La Motte s’inclina. «Je voudrais qu’il fût en mon pouvoir de vous rendre au monde, ajouta le marquis; peut-être que, si je connaissais les particularités qui vous en ont fait retirer, je pourrais, par mon crédit, vous servir efficacement. Il semble que vous ayez voulu me faire entendre que c’était une affaire d’honneur?» La Motte garda le silence. «Je n’ai cependant pas dessein de vous faire de la peine; et ce n’est pas la curiosité qui m’engage à vous faire ces questions, mais un désir sincère de vous être utile. Vous m’avez déjà instruit de plusieurs particularités de vos malheurs; je pense que votre générosité vous a induit dans des dépenses que vous vous êtes ensuite efforcé de réparer au jeu.»
«Oui, monsieur, dit La Motte, il est vrai que j’ai dissipé la plus grande partie d’une excellente fortune, et que j’ai ensuite employé des moyens peu honnêtes pour la réparer; mais je vous supplie de ne point me presser sur ce sujet. Je voudrais, s’il était possible, perdre la mémoire d’une affaire qui sera toujours une tache pour moi, et aux rigoureuses conséquences de laquelle je crains bien qu’il ne soit pas en votre pouvoir de me soustraire.»
«Vous pourriez vous tromper, répliqua le marquis; j’ai beaucoup de crédit à la cour. Ne craignez aucune censure de ma part, je ne suis pas enclin à juger avec sévérité les fautes des autres. Je sais prendre en considération la nécessité des circonstances; et je pense, La Motte, que jusqu’ici vous n’avez pas à vous plaindre de mon amitié.»
«—Non, sûrement, monsieur.»
«—Et quand vous vous rappelez que je vous ai pardonné une certaine affaire toute récente.—Cela est vrai, monsieur, et permettez-moi de vous dire que je suis on ne saurait plus sensible à votre générosité. L’affaire dont vous faites mention est sans doute la plus criminelle de ma vie; c’est pourquoi ce que j’ai à vous raconter ne saurait me mettre plus bas dans votre opinion. Quand j’eus dissipé la plus grande partie de mon bien dans les plaisirs et dans la débauche, j’eus recours au jeu pour suppléer aux moyens de continuer la même vie. Un bonheur momentané me mit pendant quelque temps à même de le faire, et, croyant qu’il ne m’abandonnerait jamais, je continuai le même train de vie.
»Peu après, un revers de fortune détruisit toutes mes espérances, et me plongea dans la plus affreuse des misères. Dans une seule nuit je fus réduit à deux cents louis. Je me déterminai à les risquer aussi, et ma vie en même temps; car j’avais résolu de ne point survivre à ma perte. Je n’oublierai jamais les horreurs de ce moment, d’où dépendait ma destinée, ni les angoisses mortelles que j’éprouvai quand je vis mon dernier enjeu perdu. Je restai quelques instans pétrifié; mais, excitée par le sentiment de mes malheurs, ma colère me fit vomir une foule d’imprécations contre mes rivaux plus fortunés, et me livrer à toute la frénésie du désespoir.
»Pendant cet accès de folie, un individu qui avait observé en silence tout ce qui s’était passé, s’approcha de moi.—Vous êtes malheureux, monsieur? me dit-il.—Je n’ai pas besoin qu’on me le dise, monsieur, répliquai-je.