»Vous avez peut-être été maltraité? reprit-il.—Oui, monsieur, car je suis ruiné; c’est pourquoi on peut bien dire que j’ai été maltraité.
»—Connaissez-vous les personnes avec qui vous venez de jouer?—Oui,... pourquoi?—Peut-être que je me trompe, dit-il, et il s’en alla. Ses dernières paroles me donnèrent à penser, et firent naître en moi quelque espérance que mon argent n’avait pas été bien gagné. Voulant en savoir davantage, je cherchai ce monsieur, mais il était sorti. Je modérai cependant mes transports, revins à la table où j’avais perdu mon argent, me plaçai derrière la chaise d’un des individus qui l’avaient gagné, et le veillai de très-près. Je fus quelque temps sans rien apercevoir qui pût confirmer mes soupçons; mais je fus à la fin convaincu qu’ils étaient justes.
»Quand la partie fut finie, je tirai de côté un de mes adversaires; et, lui disant ce que j’avais remarqué, le menaçai de le découvrir à l’instant, s’il ne rendait pas mon argent. Il fut pendant quelque temps aussi affirmatif que moi; et, prenant un ton imposant, il me menaça de me faire repentir de mes assertions calomnieuses. Mais j’étais dans un état où la crainte n’avait sur moi aucun empire, et ses manières ne servirent qu’à irriter mon esprit, déjà assez aigri par l’infortune. Après avoir répondu à ses menaces, j’allais rentrer dans l’appartement que nous venions de quitter, et instruire la compagnie de ce qui s’était passé, lorsqu’avec un sourire insidieux et une voix doucereuse, il me pria de lui accorder un moment, et de lui permettre de parler à son ami. J’hésitai de me rendre à cette dernière demande; mais au même instant celui-ci entra dans la chambre. Son associé lui raconta en peu de mots ce qui avait eu lieu entre nous; et la frayeur, peinte sur son visage, prouva suffisamment la certitude de son crime.
»Ils allèrent dans un coin de la chambre, et parlèrent ensemble durant quelques minutes; après quoi ils s’approchèrent de moi, en m’offrant, suivant eux, un compromis. Je déclarai néanmoins que je ne souscrirais à aucune condition de cette nature, et je jurai qu’il me fallait toute la somme que j’avais perdue.—N’est-il pas possible, monsieur, qu’on vous offre quelque chose d’aussi avantageux que toute la somme?—Je ne compris pas ce qu’ils voulaient dire; mais, après plusieurs phrases de cette sorte, tendantes à me donner des idées de ce qu’ils entendaient, ils s’expliquèrent plus au long.
»Voyant que leur réputation était entièrement en mon pouvoir, ils voulurent m’attacher à leur parti; c’est pourquoi après m’avoir informé qu’ils appartenaient à une société d’hommes qui vivaient des folies et de l’inexpérience des autres, ils m’offrirent une part dans leurs profits. Ma fortune était désespérée, et la proposition qu’ils me faisaient me fournissait, non-seulement de l’argent pour le moment, mais me mettait en état de retourner à ces scènes de plaisirs auxquelles mes passions m’avaient d’abord conduit, et que l’habitude me rendait toujours chères. J’acceptai l’offre, et passai ainsi de la dissipation à l’infamie.»
La Motte s’arrêta, comme si le souvenir de ces temps-là l’avait accablé de remords. Le marquis s’aperçut de ce qu’il éprouvait. «Vous vous jugez avec trop de rigueur, dit-il; il y a très-peu de personnes, quelle que soit leur apparence d’honnêteté, qui, dans de pareilles circonstances, n’en eussent fait autant que vous. Si j’avais été dans votre situation, je ne sais comment j’aurais agi moi-même. Cette rigide vertu, susceptible de vous condamner, peut être honorée du nom de sagesse, mais je ne désire pas la posséder; qu’elle continue de rester où on la trouve généralement, dans le sein glacé de ces êtres qui, privés de la sensibilité nécessaire pour être hommes, se qualifient du titre de philosophes. Mais, je vous prie, continuez.»
«Nos succès furent pendant quelque temps immenses; car nous gouvernions la roue de la fortune sans nous fier à ses caprices. Naturellement inconsidéré et libertin, mes dépenses furent égales à mes revenus. Un jeune seigneur découvrit à la fin les tricheries de notre société; ce qui nous obligea d’agir pendant quelque temps avec la plus grande circonspection. Il serait ennuyeux d’entrer dans tous les détails; ce qui nous fit à la fin devenir si suspects, que les civilités éloignées et la froide réserve de nos connaissances nous rendirent la fréquentation des assemblées pénible et sans profit. Nous tournâmes alors nos pensées vers d’autres moyens d’obtenir de l’argent; et une escroquerie dans laquelle je m’engageai pour une somme considérable me força bientôt à quitter Paris. Vous savez le reste, monsieur.»
La Motte se tut, et le marquis continua de ruminer. «Vous voyez, monsieur, reprit à la fin La Motte, que mon cas est désespéré.»
«—Il est à la vérité bien mauvais; mais il n’est pas tout-à-fait désespéré. Je vous plains de toute mon âme. Cependant, si vous retourniez dans le monde, et que vous fussiez dans le cas d’être poursuivi, je pense que le crédit que j’ai auprès du ministre pourrait vous épargner toute punition rigoureuse. Il semble cependant que vous ayez perdu le goût de la société, et que vous ne vous souciez pas d’y retourner.»
«Oh! monsieur, pouvez-vous douter de cela? Mais je suis confus de l’excès de vos bontés. Plût au ciel qu’il fût en mon pouvoir de vous prouver la reconnaissance qu’elles m’inspirent!»