«Ne parlez pas de mes bontés, dit le marquis; je ne prétends pas que le désir que j’ai de vous servir n’ait pas aussi un certain degré d’intérêt. Je n’affecte pas d’être plus qu’un homme, et soyez sûr que ceux qui le prétendent sont moins. Il est en votre pouvoir de me témoigner votre reconnaissance, et de m’attacher pour toujours à vos intérêts.» Il s’arrêta. «Dites-moi ce qu’il faut faire, s’écria La Motte, dites-moi ce qu’il faut faire; et, si cela est au pouvoir de l’homme, soyez sûr que je l’exécuterai.» Le marquis persista dans son silence. «Doutez-vous de ma sincérité, monsieur? votre silence m’offense. Craignez-vous de vous fier à un homme qui vous a déjà tant d’obligations, qui ne vit que par votre miséricorde et presque par vos bienfaits?» Le marquis le regarda fixement, mais ne dit rien. «Je n’ai pas mérité cela de votre part, monsieur; parlez, je vous en conjure.»

«Il y a de certains préjugés attachés à l’esprit humain, dit le marquis à voix basse et d’un ton presque solennel, qui demandent toute notre sagesse pour les empêcher de nuire à notre bonheur; de certaines notions acquises dans l’enfance, et involontairement entretenues par l’âge, qui croissent et usurpent un tel ascendant, qu’il n’existe que très-peu d’individus dans les pays civilisés qui puissent ensuite les surmonter. La vérité est souvent pervertie par l’éducation. Tandis que les Européens policés se vantent d’un point d’honneur et d’une excellence de vertu qui les conduit souvent du plaisir à la misère, et de la nature à l’erreur, l’Américain simple et sans art suit l’impulsion de son cœur, et obéit à l’inspiration de la sagesse.» Le marquis s’arrêta, et La Motte continua d’écouter avec l’attention la plus impatiente.

«La nature ne se pique pas d’un faux raffinement, reprit le marquis, et agit toujours de même dans les grands accidens de la vie. L’Indien découvre que son ami est un fourbe, et il le tue; le sauvage de l’Asie en fait autant; le Turc, lorsque l’ambition le domine, ou que la vengeance le provoque, assouvit sa passion aux dépens de la vie, et ne l’appelle pas meurtre. Même l’Italien raffiné, dirigé par la jalousie, ou séduit par la perspective de quelques grands avantages, tire son stilet et vient à ses fins. La première preuve d’un esprit supérieur est de secouer les préjugés de son pays et de l’éducation. Vous ne dites rien, La Motte; n’êtes-vous pas de mon opinion?»

«J’écoute vos argumens, monsieur.»

«Il y a à la vérité, dit le marquis, des esprits si faibles, qu’ils sont effrayés de faire des choses qu’ils sont accoutumés de regarder comme mauvaises, quelque avantageuses qu’elles leur puissent être. Ils ne se laissent jamais guider par les circonstances, mais adoptent un plan fixe de vie, dont ils ne veulent jamais, sous aucune considération, se départir. La conservation de soi-même est la première loi de la nature; quand un insecte nous nuit, ou qu’un animal de proie nous menace, nous ne pensons qu’à l’écraser. Quand ma vie, ou ce qui est essentiel à ma vie, exige le sacrifice d’un autre, ou même si quelque passion invincible l’exigeait, je serais un fou d’hésiter. Je crois, La Motte, que je puis me fier à vous. Il y a des moyens de faire certaines choses.—Vous m’entendez. Il y a des momens, des circonstances, des occasions.—Vous savez ce que je veux dire.»

«Expliquez-vous, monsieur.»

«Des services d’amis qui...—en un mot, il y a des services qui excitent toute notre reconnaissance, et que nous ne croyons avoir jamais assez payés. Il est en votre pouvoir de me mettre dans ce cas-là.»

«Ah! monsieur, dites-moi comment!»

«Je vous l’ai déjà dit. Cette abbaye est fort commode pour cela; elle est à l’abri de l’œil de l’observateur; on peut dans ses murs cacher tout ce que l’on veut faire; l’heure de minuit est fort propre à un pareil acte, et l’aurore ne le découvrira pas; ces bois sont discrets. Ah! La Motte, ai-je raison de vous confier cette affaire; puis-je croire que vous avez envie de me servir et de vous conserver?» Le marquis se tut, et regarda attentivement La Motte, dont le visage était à peine visible dans l’obscurité de la nuit.

«Monsieur, vous pouvez vous fier à moi pour tout; expliquez-vous plus clairement.»