Le temps nécessaire pour faire venir une voiture à l’abbaye ne lui permettait guère de sortir assez tôt de la forêt; le peu d’argent qui lui restait ne pouvait pas le mener loin; et, quand il serait dépensé, que faire pour vivre, si toutefois il n’était pas arrêté auparavant? En restant à l’abbaye, il paraissait innocent; et, quoiqu’il ne s’attendît pas à persuader au marquis qu’il avait exécuté ses ordres, il espérait lui faire croire que Pierre était seul coupable de la fuite d’Adeline; chose d’autant plus probable, que Pierre avait déjà été découvert dans un projet de cette nature. D’ailleurs, il pensait que, si le marquis voulait le livrer à la justice, il pourrait l’intimider en le menaçant de découvrir le crime qu’il l’avait chargé de commettre.

Après avoir ainsi ruminé, La Motte se détermina à rester à l’abbaye et à attendre l’événement.

Lorsque le marquis arriva, et qu’il fut instruit de la fuite d’Adeline, la colère et la rage qui parurent sur son visage effrayèrent et alarmèrent La Motte pendant quelque temps. Il fit des imprécations contre elle et contre lui, même en termes si grossiers et si vulgaires, que La Motte fut surpris de les entendre de la part d’un homme dont les manières étaient en général aimables, quoiqu’il eût des passions violentes et criminelles. Il semblait qu’en proférant ces imprécations il éprouvât non-seulement du soulagement, mais même du plaisir. Il paraissait néanmoins plus affecté de la fuite d’Adeline qu’irrité de la négligence de La Motte. Faisant enfin réflexion qu’il perdait son temps, il quitta l’abbaye, et envoya plusieurs de ses domestiques à sa recherche.

Quand il fut parti, La Motte, croyant que son histoire avait réussi, se félicita de nouveau d’avoir fait son devoir, et de l’espoir qu’Adeline était alors à l’abri de toute poursuite. Ce calme ne fut pas de longue durée. Quelques heures après, le marquis revint accompagné d’officiers de justice. La Motte épouvanté, le voyant approcher, tâcha de se cacher; mais il fut arrêté et conduit devant le marquis qui le tira à l’écart.

«On ne m’en impose pas, dit-il, par des contes aussi ridicules que celui que vous avez inventé. Vous savez que votre vie est entre mes mains; dites-moi sur-le-champ où vous avez caché Adeline, ou je vais vous accuser du crime dont vous êtes coupable envers moi; au lieu que, si vous me découvrez l’endroit où elle est, je renverrai les officiers, et vous aiderai même à quitter le royaume si vous le désirez. Vous n’avez pas de temps à perdre; et sachez qu’on ne se joue pas de moi.»

La Motte s’efforça d’apaiser le marquis, en l’assurant qu’Adeline avait réellement pris la fuite, et qu’il ignorait de quel côté elle était allée. «Vous savez aussi, monsieur, ajouta-t-il, que je suis maître de votre réputation, et que, si vous poussez les choses à l’extrême, je serai forcé de déclarer que vous m’avez voulu faire commettre un meurtre.»

«Et qui est-ce qui vous croira? dit le marquis. Les crimes qui vous ont exclu de la société ne viendront pas à l’appui de votre véracité; et celui dont je vous accuse aujourd’hui fera regarder votre déclaration comme malicieuse, et suggérée par un esprit de vengeance. Messieurs, faites votre devoir.»

Les officiers entrèrent aussitôt dans la chambre, et saisirent La Motte, que la frayeur priva de tout moyen de résistance, et qui d’ailleurs n’aurait pu opposer qu’une révolte inutile. Au milieu du trouble dont il était agité, il informa le marquis qu’Adeline avait pris la route de Lyon. Cet aveu fut cependant trop tardif pour le sauver: le marquis en profita; mais l’accusation était faite; et La Motte, avec la douleur d’avoir exposé Adeline sans en tirer aucun avantage, fut obligé de se soumettre à son sort. La maréchaussée l’entraîna hors de l’abbaye, lui donnant à peine le temps d’emporter quelques effets avec lui; mais le marquis, en considération de l’extrême affliction de madame La Motte, ordonna à un de ses domestiques d’aller lui chercher une voiture à Auboine, pour qu’elle pût suivre son mari.

Etant alors instruit de la route d’Adeline, il envoya un domestique affidé pour découvrir le lieu de sa retraite, avec ordre de lui en apporter des nouvelles le plus tôt possible.

La Motte et sa femme, réduits au désespoir, abandonnèrent la forêt de Fontanville, qui leur avait depuis quelques mois servi d’asile, et s’embarquèrent de nouveau sur ce monde orageux, où la justice devait finalement se faire raison du premier. Les crimes antérieurs de La Motte les avaient obligés de se réfugier dans la forêt, où ils avaient pendant quelque temps trouvé la sûreté qu’ils cherchaient; mais ils ne tardèrent pas à se rendre coupables de nouveaux forfaits; car dans ce désert même il se trouvait des tentations; et sa vie, déjà assez marquée par la punition du vice, lui offrit un nouvel exemple de cette grande vérité: «Qu’un criminel ne saurait jamais jouir de la paix du cœur.»