Pierre s’était alors informé du chemin de Thiers; ils y arrivèrent sans accident, et s’y arrêtèrent pour se rafraîchir. Aussitôt que Pierre crut que le cheval était assez reposé, ils se mirent de nouveau en route, et des riches plaines du Lyonnais Adeline aperçut pour la première fois les Alpes, dont le sommet majestueux, qui paraît supporter la voûte du ciel, remplit son âme d’émotions sublimes.
Au bout de quelques heures, ils parvinrent à la vallée dans laquelle est située la ville de Lyon, dont les superbes environs, ornés de maisons de plaisance, et supérieurement cultivés, lui firent pour quelque temps oublier sa triste situation, et dissipèrent même l’anxiété bien plus cruelle qu’elle éprouvait pour Théodore.
En arrivant dans cette ville remuante, son premier soin fut de s’informer du passage du Rhône; mais elle se garda bien de faire des questions aux gens de l’auberge, de peur que, si le marquis venait à la poursuivre jusque-là, ils ne l’instruisissent ensuite de sa route. C’est pourquoi elle envoya Pierre sur les quais pour louer un bateau, tandis qu’elle prenait elle-même un léger repas, son intention étant de s’embarquer sur-le-champ. Pierre ne tarda pas à revenir, ayant retenu un bateau pour remonter le Rhône, et les conduire à l’endroit le plus près de la Savoie, d’où ils devaient aller par terre au village de Leloncourt.
Après avoir pris quelques rafraîchissemens, elle lui ordonna de la conduire au bateau. Une scène nouvelle et frappante s’offrit alors aux yeux d’Adeline, qui contempla avec surprise le fleuve chargé de bateaux, et le quai couvert de personnes affairées; elle sentit vivement le contraste qu’il y avait entre les objets rians dont elle se trouvait environnée, et la situation d’une orpheline désolée, sans amis, sans secours, fuyant la persécution et sa patrie. Elle parla au patron du bateau; et, ayant envoyé Pierre chercher le cheval que La Motte lui avait donné en paiement pour une partie de ses gages, ils s’embarquèrent.
En remontant doucement le Rhône, dont les rives escarpées, couronnées de montagnes, offraient la perspective la plus variée et la plus romantique, Adeline était plongée dans la plus profonde rêverie. La nouveauté de la scène à travers laquelle elle s’avançait, qui offrait tantôt une grandeur sauvage, et tantôt une riante fertilité, parsemée de villes et de villages, adoucissait l’amertume de son âme, et sa douleur se changea graduellement en une douce et tendre mélancolie. Elle était assise sur le devant du bateau, d’où elle regardait fendre le courant rapide et prêtait l’oreille au bruit des ondes.
Le bateau, s’opposant lentement aux efforts du courant, fit route pendant quelques heures, et à la fin la nuit étendit son voile sombre sur la perspective. Le temps était beau, et Adeline, sans faire attention à la rosée qui tombait alors, resta en plein air, regardant les objets s’obscurcir autour d’elle, les clairs rayons de l’horizon s’évanouir, et les étoiles paraître graduellement et trembler sur le lucide miroir des eaux. La scène fut bientôt tout-à-fait obscure, et le silence n’était interrompu que par les coups cadencés des rameurs, et de temps en temps par la voix de Pierre qui parlait aux bateliers. Adeline était perdue dans ses pensées: la tristesse de sa situation se présentait doublement à son imagination.
Elle se trouvait environnée des ténèbres de la nuit, dans un pays étranger, éloignée de ses amis, allant sans savoir où, sous la conduite de gens inconnus, et poursuivie peut-être par un ennemi invétéré. Elle se figurait la rage du marquis lorsqu’il aurait découvert sa fuite; et, quoiqu’elle sût qu’il n’était guère probable qu’il la poursuivît par eau, raison qui lui avait fait choisir cette méthode de voyager, elle tremblait du tableau que lui présentait son imagination. Ses pensées se portaient ensuite sur le plan qu’elle adopterait lorsqu’elle serait arrivée en Savoie; et, bien que sa propre expérience l’eût prévenue contre les usages du couvent, elle ne voyait aucun endroit plus propre à lui servir d’asile. A la fin, elle se retira dans la petite chambre, pour prendre quelques heures de repos.
Elle s’éveilla avec le point du jour; et, étant trop troublée pour se rendormir, elle se leva et contempla l’approche graduelle du jour.
Quand Adeline partit de l’abbaye, La Motte était resté quelque temps à la porte, prêtant l’oreille à chaque pas du cheval, jusqu’à ce que le bruit qu’il occasionnait se perdît insensiblement dans le lointain. Il était ensuite retourné dans la salle avec un contentement qu’il n’avait pas éprouvé depuis long-temps. La satisfaction de l’avoir ainsi soustraite aux desseins du marquis, lui fit pendant quelque temps oublier le danger auquel cette démarche l’exposait; mais, quand il eut réfléchi à sa propre situation, la crainte du ressentiment du marquis reprit tout son empire sur son esprit, et il pensa aux moyens de l’éviter.
Il était alors plus de minuit. Le marquis était attendu le lendemain de grand matin, et il lui parut d’abord possible de quitter la forêt avant son arrivée. Il ne se trouvait qu’un cheval dans l’endroit, et il ne savait s’il devait sur-le-champ partir pour Auboine, où il pourrait se procurer une voiture pour transporter sa famille et ses meubles hors de l’abbaye, ou attendre tranquillement l’arrivée du marquis, et lui faire une histoire sur la fuite d’Adeline.