Il y avait quelque chose dans son maintien qui annonçait la sincérité, et elle se laissa conduire à une porte qui donnait sur la forêt, où elle entrevit, dans l’obscurité, un homme à cheval. Cela rappela à sa mémoire la nuit dans laquelle elle avait quitté le tombeau, pour se confier à une personne qui s’était trouvée à sa sortie, et qui l’avait transportée à la maison de campagne du marquis. La Motte appela Pierre, et la voix de ce dernier rassura un peu Adeline.

Il lui dit alors que le marquis reviendrait à l’abbaye le lendemain matin, et que c’était la seule occasion qu’elle aurait de lui échapper; qu’elle pouvait compter sur sa parole; que Pierre avait ordre de la conduire où elle voudrait; mais que, comme il savait que le marquis mettrait tout en usage pour la découvrir, il lui conseillait très-fort de quitter le royaume, ce qui ne lui serait pas difficile par le moyen de Pierre, qui était natif de la Savoie, et qui la conduirait chez sa sœur, dans ce pays-là; qu’elle pourrait y rester, jusqu’à ce qu’il allât lui-même la joindre, parce qu’il ne croyait pas qu’il fût sûr pour lui de vivre plus long-temps en France. Il la supplia, quelque chose qui pût arriver, de ne jamais parler de ce qui s’était passé à l’abbaye. «Je risque la vie pour vous sauver, Adeline; n’augmentez pas mon danger, ni le vôtre, en découvrant des choses inutiles. Peut-être ne nous reverrons-nous jamais; mais j’espère que vous serez heureuse; et quand vous penserez à moi, rappelez-vous que je ne suis pas si méchant que j’ai été tenté de l’être.»

Après avoir ainsi parlé, il lui donna quelque argent pour faire la dépense du voyage. Adeline ne put plus alors douter de sa sincérité; et ses transports de joie lui permirent à peine de le remercier. Elle aurait voulu dire adieu à madame La Motte, et le demanda avec instance; mais il lui répéta qu’elle n’avait pas de temps à perdre; et, l’ayant enveloppée dans une grande redingote, il la mit sur le cheval. Elle lui dit adieu, en répandant des larmes de reconnaissance, et Pierre partit avec autant de célérité que l’obscurité de la nuit put le permettre.

Quand ils furent à quelque distance: «J’ai bien de la joie de vous revoir, mademoiselle, dit-il. Qui aurait jamais cru, après tout ce qui s’est passé, que mon maître m’eût ordonné lui-même de vous emmener? Sûrement il arrive d’étranges choses, mais j’espère que nous serons plus heureux cette fois-ci.» Adeline, ne voulant pas lui reprocher la fourberie dont elle croyait qu’il avait autrefois été coupable, le remercia de ses souhaits, et dit qu’elle espérait qu’ils seraient plus heureux; mais Pierre, avec sa volubilité ordinaire, acheva de la détromper sur ce point, et l’informa de toutes les circonstances que sa mémoire, communément assez bonne, lui rappela.

Pierre témoigna un intérêt si sincère pour sa conversation, et tant de chagrin de ses peines, qu’elle ne put plus révoquer sa fidélité en doute; et cette conviction augmenta non-seulement sa confiance actuelle, mais lui fit même écouter sa conversation avec bonté et avec plaisir. «Je ne serais point resté à l’abbaye jusqu’à présent, dit-il, si j’avais pu en sortir; mais mon maître me fit tant de peur du marquis! et, n’ayant pas assez d’argent pour gagner mon pays, je fus obligé de rester: c’est fort heureux que nous ayons aujourd’hui quelques bons louis d’or; car je doute, mademoiselle, qu’on eût pris sur la route, pour de l’argent, ces colifichets dont vous m’avez autrefois parlé.»

«Peut-être que non, dit Adeline: je sais bon gré à monsieur La Motte de nous avoir donné de meilleurs moyens de nous procurer ce dont nous aurons besoin. Quel chemin prendrez-vous en quittant la forêt, Pierre?»—Pierre nomma fort exactement une grande partie de la route jusqu’à Lyon: «Et alors, dit-il, nous pourrons aisément aller en Savoie; c’est l’affaire de rien. J’espère que ma sœur vit encore: Dieu la conserve! Il y a plusieurs années que je ne l’ai vue; mais, en cas qu’elle soit morte, les gens du pays seront bien aises de me voir, et vous trouverez facilement un logis, mademoiselle, ainsi que tout ce dont vous aurez besoin.»

Adeline prit la résolution de passer avec lui en Savoie. La Motte, qui connaissait le caractère et les desseins du marquis, lui avait conseillé de quitter le royaume, et lui avait dit, ce que ses craintes lui suggéraient, que le marquis mettrait tout en usage pour la découvrir. Cet avis ne pouvait avoir d’autre motif que celui de la servir. Autrement, pourquoi la ferait-il transporter dans un autre lieu, et lui fournirait-il même les moyens de défrayer son voyage, dans un temps où elle était tout-à-fait en son pouvoir?

Il était très-probable qu’elle trouverait des protections et de la tranquillité à Leloncourt, où Pierre disait être bien connu, quand même sa sœur serait morte; l’éloignement du lieu et sa situation solitaire étaient des circonstances qui lui plaisaient.

Elle s’informa encore de la route qu’ils devaient prendre, et si Pierre connaissait le chemin. «Quand nous serons une fois à Thiers, dit Pierre, je le sais assez bien, car je l’ai souvent fait dans ma jeunesse, et tout le monde nous l’enseignera jusque-là.» Ils voyagèrent pendant plusieurs heures dans les ténèbres et en silence; et ce ne fut qu’en sortant de la forêt qu’Adeline aperçut l’astre du jour darder ses rayons sur les nuages de l’orient. Cette vue la ranima; et en s’avançant en silence, elle réfléchit sur les événemens de la nuit passée, et médita un plan pour l’avenir. Les derniers procédés de La Motte lui paraissaient si différens de sa conduite antérieure, que cela l’étonnait et l’embarrassait; et elle n’en pouvait rendre raison qu’en les attribuant à une de ces soudaines impulsions de l’humanité, qui opèrent quelquefois sur les cœurs les plus dépravés.

Mais en se rappelant les paroles qu’elle lui avait entendu proférer: «Qu’il n’était pas maître de ses propres actions,» elle avait peine à croire que la seule pitié l’eût engagé à rompre des liens qu’il avait jusqu’ici regardés comme sacrés. Considérant ensuite le changement de conduite du marquis, elle s’imagina être redevable de sa liberté à un changement de sentimens de sa part, par rapport à elle. Néanmoins, l’avis que La Motte lui avait donné de quitter le royaume, et l’argent qu’il lui avait fourni pour accomplir ce dessein, paraissaient contredire cette opinion, et lui suggéraient de nouveaux doutes.