Tandis qu’elle était ensevelie dans ces tristes pensées, elle aperçut le marquis monter à cheval, et quitter la porte de l’abbaye. La vue d’un pareil être ranima dans toute sa force le sentiment des maux qu’il faisait souffrir à son bien-aimé Théodore, et celui des malheurs qui la menaçaient plus directement. Elle quitta la fenêtre en versant un torrent de larmes; ce qui, ayant continué pendant long-temps, épuisa totalement ses forces, et l’obligea à se mettre au lit de très-bonne heure.
La Motte resta dans sa chambre jusqu’à l’instant du souper. A table, son air effaré, malgré tous ses efforts pour se contrefaire, trahit le désordre de son âme; et ses longues absences surprirent et alarmèrent en même temps madame La Motte. Quand Pierre eut quitté la chambre, elle lui demanda tendrement ce qui le troublait. La Motte, en faisant un sourire forcé, voulait en vain paraître gai; cela était au-dessus de son pouvoir: il ne tardait pas à retomber dans sa rêverie; ou, quand madame La Motte lui parlait, en tâchant de lui cacher ses absences, il répondait d’une manière si contraire à ce qu’elle lui disait, qu’elles en étaient plus apparentes. Madame La Motte, l’ayant remarqué, fit semblant de ne point s’apercevoir de son humeur actuelle, et ils restèrent enfin dans un silence non interrompu jusqu’à l’heure du repos: ils se retirèrent ensuite dans leur appartement.
La Motte veilla pendant quelque temps dans un état de torture inexprimable, et ses fréquens tressaillemens éveillèrent son épouse qui, se contentant cependant de quelque excuse frivole, ne tarda pas à se rendormir. Cet état d’agitation continua jusqu’à minuit, lorsque, se rappelant qu’il passait en réflexions oiseuses un temps qui devait être employé à agir, il se déroba en silence de son lit, s’enveloppa de sa robe-de-chambre, et prenant la lampe qui brûlait pendant la nuit dans sa chambre, il monta l’escalier tournant. En allant, il regarda souvent derrière lui, tressaillit plus d’une fois, et prêta fréquemment l’oreille aux tristes murmures du vent.
Quand il essaya d’ouvrir la porte d’Adeline, sa main trembla si violemment, qu’il fut obligé de poser la lampe par terre et de se servir des deux mains. Le bruit qu’il avait fait avec la clef lui fit croire qu’il l’avait éveillée; mais quand il eut ouvert la porte, et qu’il eut aperçu la tranquillité qui régnait au dedans, il fut convaincu qu’elle dormait. En s’approchant de son lit, il l’entendit doucement respirer, et bientôt après pousser un soupir.—Il s’arrêta; mais le silence renaissait, il continua de s’avancer, et l’entendit ensuite chanter dans son sommeil. Il prêta l’oreille, et distingua quelques tons d’un petit air mélancolique qu’elle lui avait souvent chanté dans des jours plus heureux. Les tristes accens qui sortaient alors de sa bouche ne démontraient que trop l’état accablant de son âme.
La Motte s’avança alors à la hâte vers le lit: elle poussa un profond soupir, et le silence recommença. Il tira les rideaux, et la vit dormant d’un profond sommeil, et appuyant sur son bras sa joue encore baignée de larmes. Il la regarda pendant un moment; et tandis qu’il examinait sa figure aimable et innocente, couverte de la pâleur du chagrin, la lumière de la lampe, qui lui donnait sur les yeux, l’éveilla; et, apercevant un homme auprès d’elle, elle poussa un grand cri. Revenue un peu de sa frayeur, elle reconnut La Motte; et, croyant que le marquis n’était pas loin, elle se leva sur son lit, en implorant la pitié et la protection du premier. La Motte la regarda fixement, sans répondre une seule parole.
Son air égaré et le morne silence qu’il observait, augmentèrent ses craintes; elle renouvela ses supplications avec des larmes de terreur. «Vous m’avez une fois sauvée, s’écria-t-elle; oh, sauvez-moi encore aujourd’hui! Ayez pitié d’une infortunée. Je n’ai point d’autre protecteur que vous.—Que craignez-vous? dit La Motte d’une voix entrecoupée.—Oh, sauvez-moi, sauvez-moi du marquis!»
«—Levez-vous donc, reprit-il, et dépêchez-vous de vous habiller; je vais revenir dans l’instant.» Il alluma une chandelle qui était sur la table, et quitta la chambre. Adeline se leva sur-le-champ, et tâcha de s’habiller; mais elle était si troublée, qu’elle savait à peine ce qu’elle faisait; tout son corps était dans une si violente agitation, qu’elle était continuellement prête à s’évanouir. Elle passa une robe à la hâte, et s’assit ensuite pour attendre le retour de La Motte.
Elle resta long-temps dans cette attitude; mais La Motte ne revenait pas. S’étant inutilement efforcée de recouvrer ses esprits, cette cruelle incertitude lui devint à la fin si insupportable, qu’elle ouvrit la porte de sa chambre, et s’avança sur le haut de l’escalier, pour écouter. Elle crut entendre plusieurs voix en bas; mais considérant que, si le marquis y était, sa présence ne ferait qu’augmenter son danger, elle retint le pied qu’elle avait presque involontairement porté en avant pour descendre. Elle continua d’écouter, et crut encore distinguer quelques voix. Peu après, elle entendit fermer une porte, et ensuite marcher: elle se hâta de retourner dans sa chambre.
Près d’un quart d’heure s’écoula, et La Motte ne parut pas. Elle crut encore entendre le son de quelques voix en bas, et les pas de quelques individus. A la fin, son inquiétude ne lui permettant pas de rester dans sa chambre, elle alla sur le passage qui communiquait avec l’escalier tournant; mais tout était alors tranquille. Cependant quelques minutes après, elle aperçut la lueur d’une chandelle à travers la salle, et La Motte parut à la porte de la chambre voûtée. Il regarda en haut, et voyant Adeline dans la galerie, lui fit signe de descendre.
Elle hésita, et tourna ses regards vers sa chambre; mais La Motte s’approcha de l’escalier, et elle alla en tremblant à sa rencontre. «J’ai peur que le marquis ne me voie, lui dit-elle tout bas; où est-il?» La Motte lui prit la main, et la conduisit en avant, en l’assurant qu’elle n’avait rien à craindre du marquis. Cependant ses regards effarés et sa main tremblante semblaient contredire son assurance, et elle lui demanda où il la menait. «A la forêt, dit La Motte, pour vous faire échapper de l’abbaye. Il y a un cheval qui vous attend à la porte. Je n’ai pas d’autre moyen de vous sauver.» Une nouvelle terreur la saisit: elle pouvait à peine croire que La Motte, qui avait jusqu’ici conspiré avec le marquis, et qui l’avait retenue dans une étroite prison, voulût actuellement la faire échapper, et elle eut un affreux pressentiment qu’il la conduisait dans la forêt pour l’assassiner. Elle recula, et implora de nouveau sa pitié: il l’assura qu’il n’avait d’autre dessein que de la protéger, et la pria de ne pas perdre de temps.