«Pendant son sommeil, dit-il, à minuit, la famille sera alors endormie.» Ils firent ensuite une histoire pour rendre raison de ce qu’elle était si subitement disparue. Il paraîtrait qu’elle avait cherché à s’échapper, en conséquence de son aversion pour les sollicitations du marquis. Les portes de sa chambre et de la tour de l’ouest devaient être laissées ouvertes pour confirmer ce rapport, et on devait trouver d’autres circonstances pour venir à l’appui de ce soupçon. Ils se consultèrent aussi sur la manière dont le marquis serait informé de cet événement; et il fut convenu qu’il viendrait, comme à l’ordinaire, à l’abbaye le jour suivant. «A ce soir donc, dit le marquis, je puis compter sur votre résolution?»
«—Sûrement, monsieur, vous le pouvez.»
«—Adieu donc, jusqu’au revoir.»
«—Quand nous nous reverrons, dit La Motte, l’affaire sera faite.» Il suivit le marquis à l’abbaye. Après l’avoir vu monter à cheval, et lui avoir souhaité le bonsoir, il se retira dans sa chambre et s’y renferma.
Cependant Adeline, dans la solitude de sa prison, s’abandonnait au désespoir que lui inspirait sa situation. Elle essaya de mettre de l’ordre dans ses idées, et de se porter à la résignation; mais la réflexion, en lui rappelant le passé, et en lui offrant une perspective de l’avenir, présentait à son esprit le tableau complet de ses malheurs, et la mettait au désespoir. Elle ne pouvait penser à Théodore, qui lui avait témoigné son attachement par une conduite si noble, et qui n’avait pas craint de se perdre pour elle, sans éprouver des sensations douloureuses beaucoup plus fortes que celles qu’elle avait ressenties dans toute autre circonstance.
Théodore souffrant, Théodore mourant, était toujours présent à son imagination, et, écartant souvent le sentiment de son propre danger, ne la laissait penser qu’au sien. Quelquefois l’espérance qu’il lui avait donnée de justifier sa conduite, au moins d’obtenir son pardon, revenait à sa mémoire; mais c’était comme les faibles rayons d’un soleil d’avril, un espoir passager et frivole. Elle savait que le marquis, enflammé de jalousie et brûlant de se venger, le poursuivrait avec une haine implacable.
Qu’avait Théodore à opposer à un pareil adversaire? La droiture de ses intentions ne pouvait lui être d’aucune utilité pour parer le coup qu’une passion trompée et l’orgueil puissant dirigeaient contre lui. Ce qui mettait le comble à sa douleur, c’est quand elle réfléchissait qu’aucune nouvelle de sa part ne pouvait lui parvenir à l’abbaye, et qu’elle serait obligée de rester long-temps, et peut-être toujours, dans la plus cruelle inquiétude touchant son sort. Elle ne voyait aucune possibilité d’échapper de l’abbaye: elle était prisonnière dans une chambre dont toutes les avenues étaient fermées; elle n’avait aucune occasion de converser avec qui que ce fût qui pût lui donner le moindre espoir de secours, et elle se voyait condamnée à attendre en silence le moment fatal, beaucoup plus terrible à son imagination que la mort même.
Dans une pareille situation, elle succombait sous le poids de ses malheurs, et était des heures entières assise sans mouvement et absorbée dans ses pensées. «Théodore! s’écriait-elle souvent, vous ne pouvez entendre ma voix; vous ne pouvez voler à mon secours, puisque vous êtes vous-même prisonnier et dans les fers.»
Ce tableau était trop affreux. Les angoisses de son cœur étouffaient sa voix... des larmes amères baignaient ses belles joues.., et elle était insensible à toute autre chose qu’aux malheurs de Théodore.
Ce soir-là son esprit avait été fort tranquille; et en regardant de sa fenêtre, avec une douce mélancolie, le soleil couchant, la splendeur passagère de l’horizon occidental, et l’approche graduelle du crépuscule, elle reportait ses pensées vers le temps où, dans des circonstances plus heureuses, elle avait considéré les mêmes objets. Elle se rappelait aussi sa fuite momentanée de l’abbaye, quand de là même fenêtre elle avait épié le coucher du soleil: avec combien d’inquiétude elle avait attendu la chute du crépuscule! combien elle avait fait d’efforts pour prévenir les événemens de sa vie future! avec quelle frayeur elle était descendue de la tour, et s’était hasardée dans la foret! Ces réflexions en faisaient naître d’autres qui remplissaient son cœur de tristesse et ses yeux de larmes.