«Ne vous inquiétez pas de mes motifs, dit le marquis; mais, sur mon existence, il faut que celle que vous venez de nommer meure....»

L’horreur de la Motte fut égale à sa surprise. «Il y a différentes manières, reprit le marquis. J’aurais désiré qu’il n’y eût pas de sang répandu, et il se trouve des drogues dont l’effet est prompt et certain: mais il faudrait du temps pour se les procurer, et il serait dangereux de le faire. Je souhaiterais d’ailleurs que cette affaire fût terminée.... Il faut finir cela promptement,.... ce soir!»

«—Ce soir, monsieur?»

«Oui, ce soir, La Motte. Si cela doit être, pourquoi différer? N’avez-vous pas quelques ingrédiens?»

«—Aucun, monsieur.»

«Je n’ai pas voulu me fier à un tiers, sans quoi je serais pourvu, dit le marquis. Puisque cela est ainsi, prenez ce poignard, et servez-vous-en lorsque l’occasion se présentera; mais soyez ferme.» La Motte le reçut d’une main tremblante, et le regarda pendant quelque temps avec terreur, sachant à peine ce qu’il faisait. «Serrez-le, dit le marquis, et tâchez de vous remettre.» La Motte obéit, mais continua de ruminer en silence.

Il se vit pris dans les filets que ses crimes avaient tendus. Étant au pouvoir du marquis, il vit bien qu’il fallait commettre un forfait dont l’énormité lui faisait horreur, quelque dépravé qu’il fût, ou qu’il sacrifiât sa fortune, sa liberté, et probablement sa vie, s’il s’avisait de refuser. Il avait, par degrés, été conduit de la paresse au vice, et voyait actuellement devant lui un gouffre de crimes qui aurait effrayé même un cœur depuis long-temps inaccessible au remords. Reculer était une mesure désespérée; il était également dangereux d’avancer.

Quand il considérait l’innocence et le dénûment d’Adeline, son état d’orpheline, sa conduite affectueuse et sa confiance en sa protection, son cœur était ému de pitié pour les maux qu’il lui avait déjà causés, et tressaillait d’effroi à la seule pensée du crime qu’il était chargé de commettre: mais quand, d’un autre côté, il réfléchissait à la ruine dans laquelle il serait entraîné par la vengeance du marquis, et en même temps aux avantages qui lui étaient offerts, de faveur, de liberté, et probablement de fortune, la terreur et la tentation contribuaient à lui faire rejeter les suggestions de l’humanité, et à étouffer la voix de la conscience. Dans cet état tumultueux d’incertitude, il resta quelque temps en silence, jusqu’à ce que la voix du marquis le convainquît de la nécessité de paraître au moins acquiescer à ses désirs.

«Vous hésitez, dit le marquis?—Non, monsieur, ma résolution est prise.. je vous obéirai; mais il me semble qu’il vaudrait mieux éviter de répandre le sang. Il y a d’étranges secrets qui ont été découverts par.....»

«Oui, mais le moyen de l’éviter? interrompit le marquis.... Je ne m’exposerai pas à acheter du poison. Je vous ai donné un instrument de mort certain. Peut-être serait-il aussi dangereux pour vous de chercher des drogues.» La Motte vit bien qu’il ne pourrait pas acheter de poison sans s’exposer à un danger plus grand que celui qu’il voulait éviter. «Vous avez raison, monsieur, et je suivrai exactement vos ordres.» Le marquis continua alors, par des phrases interrompues, à donner d’autres instructions pour cette scène atroce.