La description que Laluc avait faite de cet étranger avait excité la curiosité de Clare; et la sympathie que les infortunés sentent l’un pour l’autre, émut la pitié d’Adeline; car elle ne pouvait pas douter qu’il ne fût malheureux. En revenant un jour de la promenade, Laluc leur montra cet individu, et redoubla le pas pour l’atteindre. Adeline fut un moment tentée de le suivre, mais sa délicatesse l’arrêta; elle savait combien la présence d’un étranger est pénible à un esprit troublé. Elle prit donc une autre route; mais le hasard fit, quelques jours après, ce que sa délicatesse l’avait alors empêchée de faire; car Laluc introduisit l’inconnu. Adeline le reçut avec un doux sourire, s’efforçant de faire disparaître l’expression de la pitié qui s’était involontairement glissée sur son visage; elle n’aurait pas voulu montrer qu’elle voyait qu’il était malheureux.
Après cette entrevue, il ne rejeta plus les invitations de Laluc, mais lui rendit de fréquentes visites, et accompagna souvent Adeline et Clare dans leurs excursions. La douce et sensible conversation de la première paraissait alléger ses chagrins, et il parlait en sa présence avec une vivacité que Laluc n’avait pas jusqu’alors remarquée en lui. Adeline éprouvait aussi, par la ressemblance de leurs goûts, dans la conversation sensée de l’inconnu, un degré de satisfaction qui contribua, avec la compassion qu’inspirait son abattement, à gagner sa confiance, et elle conversait avec une aisance qui ne lui était pas ordinaire.
Ses visites devinrent bientôt plus fréquentes. Il se promenait avec Laluc et sa famille; il les accompagnait dans leurs petites excursions, pour visiter ces restes magnifiques de l’antiquité romaine que l’on trouve dans le voisinage de Nice. Quand les dames restaient à la maison, il égayait leur travail par la lecture, et elles eurent la satisfaction de s’apercevoir qu’il s’était en quelque sorte défait de cette profonde mélancolie qui l’accablait.
M. Amand aimait passionnément la musique. Clare n’avait pas oublié d’apporter son cher luth: il en touchait quelquefois les cordes, et en tirait quelques sons harmonieux et mélancoliques; mais on ne put jamais l’engager à jouer. Quand Adeline ou Clare jouait, il tombait dans une profonde rêverie, et paraissait insensible à tous les objets qui l’environnaient, excepté quand il tournait les yeux vers Adeline, qu’il contemplait avec un morne silence, et alors il lui échappait quelquefois un soupir.
Un soir, Adeline étant restée à la maison, tandis que Laluc et Clare étaient allés rendre visite à une famille du voisinage, elle passa sur la terrasse du jardin, qui avait vue sur la mer, et, en considérant la splendeur tranquille du soleil couchant, et la réverbération de ses rayons sur la surface unie des eaux, elle joua sur son luth avec la plus douce harmonie, et chanta les paroles qu’elle avait un jour écrites après avoir lu Le Songe d’une nuit d’été, cette riche effusion du génie de Shakespear.
TITANIA,
REINE DES FÉES, A SON AMANT.
STANCES.
Fuis avec moi vers l’heureuse Atlantide:
Viens, franchissons l’immensité des airs;
L’été brillant dans ce séjour réside,
Et l’embellit de festons toujours verts.
Lorsqu’au-dessus des ondes transparentes
Nous volerons sur des ailes d’émail,
Pour applaudir, les Naïades contentes
Déserteront leurs voûtes de corail.