La situation de celui-ci était affreuse; toute l'énergie de son ame suffisait à peine pour la supporter. Il se trouvait chargé d'un message dont le résultat devait être de plonger dans le désespoir une femme qu'il adorait, ou de donner la mort à l'ami qui lui était le plus cher.
Lorsqu'on annonça à la comtesse l'arrivée d'Alleyn, la joie et l'impatience s'emparèrent de son cœur; elle ne doutait point que Malcolm ne l'envoyât offrir un accommodement; et il n'était point de rançon qu'elle ne fût disposée à donner pour acheter la liberté de son fils. Au son de la voix d'Alleyn, le trouble qui avait commencé à s'apaiser dans le sein de Marie se réveilla, il lui fut impossible de ne point reconnaître un amour qui ne devait lui permettre aucune espérance: en vain, au moment de revoir celui qui en était l'objet, tenta-t-elle de réprimer son émotion; sa rougeur indiquait l'état de son ame; et tous ses efforts pour cacher ses sentimens, ne servaient qu'à les faire paraître encore plus.
Quand Alleyn parut devant la comtesse, ses forces étaient épuisées par une suite de l'agitation violente qu'il avait éprouvée. La sombre tristesse répandue sur son visage, la pâleur que lui donnait sa crainte, décélaient ses tourmens intérieurs; Maltida conçut à son aspect de vives alarmes sur le compte de son fils, et d'une voix tremblante s'informa de sa destinée. Alleyn se hâta de la rassurer; il eut soin d'employer les plus grandes précautions, lorsqu'il vint à s'acquitter de son message, et à faire le récit de la scène dont il avait été témoin. La résolution du baron parut un coup si terrible au cœur de Marie qu'elle s'évanouit en l'apprenant. Alleyn courut la soutenir, et la comtesse, occupée de donner des secours à sa fille, se trouva un moment distraite de la douleur que cette nouvelle devait naturellement exciter en elle. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que Marie fut rappelée à la vie, ou plutôt au sentiment de son infortune; mais il est impossible de se figurer, dans toute son étendue, la pénible situation de Maltida. Son cœur partagé entre deux intérêts si puissans était devenu le siège du désordre et de l'effroi. De quelque côté qu'elle portât la vue, elle n'envisageait que malheur et destruction. Le meurtrier de son mari exigeait le sacrifice de sa fille, et de l'arrêt d'une mère dépendait le coup fatal qui menaçait son fils; elle lui donnait la mort, en rejettant la proposition de Malcolm; en l'acceptant, elle outrageait la mémoire de son mari lâchement égorgé, et s'exposait aux reproches de la vertu indignée. Une semblable alliance détruisait le bonheur de sa fille et l'honneur de sa maison. Il n'était plus permis de songer à délivrer Osbert par la force des armes, depuis que le baron avait déclaré que le moment de l'attaque serait celui de sa mort. L'honneur, l'humanité, la tendresse maternelle commandaient à Maltida de sauver son fils, et par une étrange opposition d'intérêts, ces mêmes vertus se réunissaient pour lui interdire le sacrifice qu'exigeait Malcolm. Jusqu'à ce jour un faible rayon d'espérance n'avait point cessé de se montrer à cette mère infortunée. Maintenant le désespoir l'enveloppait d'épaisses ténèbres, au travers desquelles elle ne découvrait que l'autel sur lequel un de ses enfans devait être immolé. Elle frémissait à la seule idée d'unir sa fille au meurtrier de son père, et savait aussi que la férocité du caractère de Malcolm suffisait seule pour corrompre le bonheur de la femme qui partagerait sa destinée. Dans sa douleur elle rejetait avec force l'échange que le baron proposait; mais le spectacle de son fils pâle, et perdant tout son sang au milieu des convulsions de la mort, se présentait tout-à-coup à son imagination, et lui causait une sorte de délire.
Il se passait chez Marie un combat non moins violent; la nature lui avait donné un cœur susceptible de toutes les affections tendres et délicates; son esprit saisissait avec facilité tous les rapports de la plus rigoureuse morale, et elle se conduisait constamment d'après les principes qu'elle s'était formés. Tous ces avantages n'étaient pas nécessaires, pour lui faire connaître la rigueur de son sort, qui eût été sentie par une ame commune; mais ils servaient à rendre son chagrin plus aigu; et à lui montrer, dans un jour plus éclatant, l'horreur de sa situation. Le souvenir de son père, le devoir imposé par la vertu, et l'amour qui faisait entendre sa voix tremblante, mais forte, parlaient seuls à son cœur; l'idée de s'unir à Malcolm la remplissait d'effroi. Pouvait-elle recevoir une main fumante encore du sang de son père? pouvait-elle consentir à passer sa vie avec un homme qui avait tranché les jours de celui dont elle avait reçu l'existence, un homme qui serait toujours devant ses yeux un monument de son infortune et du déshonneur de sa famille, et dont l'aspect bannirait à jamais de son cœur, toutes les affections douces et généreuses? Elle ne pouvait chérir les sentimens nobles et élevés, sans chérir le souvenir de son père et celui de son amant. Combien devait-elle être malheureuse, si elle était obligée d'effacer de sa mémoire l'image de la vertu pour espérer d'obtenir une affreuse tranquillité! Partout où ses tristes regards cherchaient du soulagement ils ne rencontraient que le désespoir. D'un côté elle se voyait ensevelie dans les bras d'un assassin: de l'autre c'était son frère, chargé de fers et attendant la mort, qui s'offrait à elle. Il lui était impossible de supporter ce tableau auquel l'imagination prêtait toutes les horreurs de la réalité. Cependant, au milieu de ses souffrances, elle considéra qu'il lui était possible de sauver son frère: alors elle s'attacha avec force à cette idée; puisqu'elle devait être malheureuse, elle résolut au moins de l'être avec noblesse, et de s'offrir elle-même pour victime, quand d'horribles conjonctures demandaient ce sacrifice.
Remplie de ces idées, elle entra dans la chambre de la comtesse; elle s'empressa de lui annoncer sa résolution, et attendit, en tremblant, ce que sa mère allait décider.
Maltida éprouva en ce moment une peine au-dessus de celles qu'elle avait ressenties jusqu'à ce jour; lors de la mort de son mari, qu'elle aimait avec tendresse, elle avait beaucoup souffert: la manière dont il avait péri avait concouru à rendre sa douleur plus vive; mais cet événement, bien que terrible, n'avait pas été accompagné de circonstances pareilles à celles où elle se trouvait; une force supérieure l'avait amené, lorsqu'elle l'avait appris, il n'était plus en son pouvoir de sauver son époux; elle n'avait pas eu à faire un choix effrayant entre des horreurs, à ratifier son infortune de sa propre bouche, et à empoisonner le reste de ses jours de souvenirs affreux. Quoique ce fût la puissance d'un tyran qui lui imposât ce choix, elle se l'attribuait en partie, et sa raison se troublait en songeant qu'elle était forcée de livrer elle-même sa fille à un état pire que la mort.
Lorsque Marie se présenta devant elle, son ame épuisée par l'excès de sa douleur, était tombée dans un morne et silencieux désespoir. Insensible aux objets qui l'environnaient, elle l'était pour ainsi dire à ses propres maux, et elle entendit à peine sa fille. «Il vivra, s'écria Marie d'une voix faible et entrecoupée, je me sacrifierai.» A ces mots «il vivra,» la comtesse levant les yeux, promena autour d'elle un regard sombre qui prit tout-à-coup l'expression de la tendresse lorsqu'il fut arrêté sur Marie. Quelques larmes coulèrent sur ses joues, et furent comme la rosée du ciel, qui, tombant sur une plante flétrie, ranime sa feuille mourante. Ces larmes étaient les premières qu'elle eût versées depuis l'arrivée du fatal message. Elle envoya chercher Alleyn, avec qui elle voulait examiner s'il n'y avait pas quelque moyen d'arracher le comte de sa prison. Souvent, dans les grandes afflictions, lorsque la mort n'a point encore donné une triste certitude aux événemens, l'esprit s'élance au-delà de la sphère du possible pour courir après l'espérance, jusqu'à ce que l'affreuse réalité lui montre le néant de ses illusions. Il en était ainsi de Maltida; la violence de son chagrin, causé par la première nouvelle de son malheur, commençait à diminuer, et elle penchait à croire que sa situation n'était pas aussi désespérée qu'elle le lui avait paru d'abord. Son cœur s'ouvrait à l'espoir qu'on pourrait procurer à Osbert une occasion de s'échapper. Alleyn entra en tremblant; il redoutait ce qu'on allait lui annoncer, et se proposait d'offrir de braver tous les dangers pour délivrer le comte. L'idée que Marie deviendrait la femme de Malcolm lui était horrible, et il la repoussait comme un poison capable d'arrêter dans son cœur le mouvement de la vie. Il voulait à tout prix arracher Marie à cette calamité, et tirer le comte de sa prison. Le spectacle qui le frappa au moment où il aborda la comtesse, vint accroître son tourment; elle était étendue sur un sopha pâle et muette. Ses yeux qui ne voyaient rien étaient fixés sur une fenêtre en face d'elle. Toute sa contenance annonçait le désordre de son esprit, et elle fut quelque tems sans apercevoir Alleyn. Telle était la fluctuation de ses pensées, que si un rayon d'espérance traversait quelquefois les ténèbres qui l'enveloppaient, bientôt un retour sur elle-même le faisait évanouir. Marie, assise près d'elle, tenait sa main pressée contre son sein. La douleur avait répandu dans toute sa personne une langueur enchanteresse; elle s'efforçait d'exprimer de nouveau le douloureux parti qu'elle avait pris, mais sa voix tremblait, et la moitié de sa phrase expira sur ses lèvres: ses regards semblaient chercher à éviter Alleyn, comme un objet capable de lui faire abandonner son dessein. Il s'avança pour demander à la comtesse ce qu'elle voulait ordonner. «Je suis prête, dit en ce moment Marie, à me dévouer moi-même comme une victime à la vengeance du baron: j'aurai du moins sauvé mon frère.» Pendant qu'elle parlait ainsi, un froid mortel s'empara du cœur d'Alleyn; et elle-même eut peine à achever, tout son corps frissonna; ses yeux se couvrirent d'un nuage épais, et elle tomba évanouie sur le sopha où elle était assise.
Alleyn, en proie à toutes les angoisses du désespoir, le regard fixe et immobile, attendait dans le silence de l'inquiétude le moment de son retour à la vie; les secours qu'on lui prodiguait ne tardèrent pas à la faire revenir, et la joie qu'il en ressentit, lui fit un instant oublier sa situation; il pressa avec ardeur la main de Marie contre son sein. Cette fille infortunée qui avait à peine recouvré l'usage de ses sens, céda, sans s'en apercevoir, au premier mouvement de son cœur, et un sourire expressif de la plus vive tendresse donna à Alleyn la certitude d'être aimé. Jusqu'ici le désespoir avait enchaîné sa passion; il se trouvait une trop grande distance entre lui et la sœur d'Osbert, et sa modestie ne lui avait pas permis de s'imaginer qu'il eût assez de mérite pour attirer l'attention de l'adorable Marie. Peut-être aussi cette défiance de soi-même, si naturelle au véritable amour, avait-elle contribué à le tromper. Ce ne fut qu'alors que cette certitude lui procura la sensation la plus délicieuse qu'il eût encore éprouvée. Il oublia un instant la détresse de ses hôtes et son propre état; toutes ses idées s'évanouirent pour faire place à la nouvelle connaissance qu'il venait d'acquérir, et pendant quelques minutes il goûta la félicité la plus parfaite. La réflexion ne tarda cependant pas à ramener les noires pensées et leur sombre suite et à le replonger au plus profond de l'abyme.