—Si pouvez ouvrir la porte, j'entrerai, dit Emilie: vous n'avez rien à redouter.
—Ludovico! ô Ludovico! criait Annette.
Emilie perdit patience; et craignant qu'on ne l'entendît, elle fut prête à quitter la porte; mais elle considéra qu'Annette pourrait indiquer le chemin de la tour. Elle en obtint à la fin une réponse, mais peu satisfaisante. Annette ne savait rien sur madame Montoni, et conjurait uniquement Emilie de lui dire ce qu'était devenu Ludovico. Emilie l'ignorait, et demandait toujours comment Annette se trouvait enfermée.
—C'est Ludovico, lui dit la pauvre fille, qui m'a mise ici. Après m'être sauvée du cabinet de madame, je courais sans savoir où. Dans cette galerie, j'ai rencontré Ludovico. Il m'a confinée dans cette chambre, dont il a pris la clef, et tout cela, dit-il, pour qu'il ne m'arrivât pas de mal.
Emilie tout à coup se rappela cette personne blessée qu'elle avait vu apporter dans la salle. Elle ne douta pas que ce ne fût Ludovico; mais elle n'en dit rien. Impatiente d'apprendre quelque chose sur sa tante, elle demanda le chemin de la tour.
—Oh! n'y allez pas, mademoiselle; pour l'amour de Dieu, ne me laissez pas là toute seule.
—Mais, Annette, reprit Emilie, vous ne pensez pas que je passerais la nuit dans cette galerie. Dites-moi le chemin de la tour. Demain matin, je m'occuperai de votre délivrance.
—Vierge Marie! dit Annette, resterai-je ici toute la nuit? Je perdrai la tête de frayeur. Je mourrai de faim: je n'ai rien mangé depuis le dîner.
Emilie put à peine s'empêcher de sourire de tous les genres de chagrins d'Annette. Enfin elle en obtint une sorte de direction vers la tour de l'est. Après plusieurs recherches et beaucoup d'embarras, elle atteignit les escaliers de la tour, et s'arrêta au pied pour fortifier tout son courage par le sentiment de son devoir. Pendant qu'elle examinait ce lieu d'effroi, elle aperçut une porte à l'opposé de l'escalier. Incertaine si cette porte la conduirait jusqu'à madame Montoni, elle essaya d'en tirer les verrous. Un air plus frais vint frapper son visage. Cette porte donnait sur le rempart de l'est, et le vent, quand elle ouvrit, éteignit presque sa lumière. Elle tourna ses regards sur la terrasse obscure, et distingua difficilement les murailles et quelques tours. Les nuages agités par les vents semblaient se mêler aux étoiles et redoubler les ombres de la nuit. Elle referma promptement la porte, prit sa lampe et monta.
L'image de sa tante poignardée peut-être de la main de Montoni vint épouvanter son esprit. Elle trembla, retint ses soupirs et se repentit d'avoir osé venir en ce lieu. Son devoir triomphant de sa terreur, elle continua d'avancer. Tout était calme. A la fin, une trace de sang, sur l'escalier, frappa ses yeux; elle s'aperçut au même instant que la muraille et toutes les marches en étaient teintes. Elle s'arrêta, fit un effort pour se soutenir, et sa tremblante main laissa presque échapper la lampe. Elle n'entendait rien; aucun être vivant ne semblait habiter cette tour. Mille fois, elle eût désiré n'être pas sortie de sa chambre; elle craignait d'en savoir davantage; elle craignait de trouver quelque spectacle horrible; et néanmoins, si près du terme, elle ne pouvait se résoudre à perdre ses efforts. Elle reprit courage, et, parvenue jusqu'au milieu de la tour, elle vit une autre porte, et l'ouvrit. Les faibles rayons de sa lampe ne lui montrèrent que des murailles humides et nues.