Il lui revint mille fois à la pensée que madame Montoni pouvait bien être déjà morte, et que le scélérat ne voulait que l'attirer en secret pour faire d'elle une nouvelle victime, qu'il était peut-être chargé d'immoler à l'avarice de Montoni, qui à ce moyen se trouverait propriétaire de ses biens de Languedoc qui avaient fait le sujet d'une si odieuse contestation. L'énormité de ce double crime lui en fit, à la fin, rejeter la probabilité; mais elle ne perdit ni toutes les craintes, ni tous les doutes que les manières de Bernardin faisaient naître dans son esprit; de ce sujet, successivement ses pensées retournèrent à d'autres. La nuit était fort avancée; elle s'étonna, elle s'affligea presque de ce que la musique ne revenait point, et elle en attendit le retour avec un sentiment plus fort que la curiosité.

Elle distingua longtemps les éclats de Montoni et de ses convives, leurs entretiens bruyants, leur gaieté dissolue, leurs chansons reprises en chœur, qui ébranlaient tous les échos; elle entendit les portes du château se refermer pour toute la nuit. Ce bruit sourd à l'instant fit place à un silence qu'interrompit seulement le passage des personnes qui regagnaient leurs logements. Emilie, jugeant que la veille elle avait entendu la musique à peu près à la même heure, dit à Annette de se retirer, et ouvrit doucement la fenêtre pour entendre le retour des plus charmants accords. La planète qu'elle avait remarquée au premier son de la musique n'était point encore levée. Cédant à une impression superstitieuse, elle fixait attentivement la partie du ciel où l'on devait la découvrir, attendant presque la musique au moment de son apparition. A la fin elle parut, et brilla sur les tours orientales du château.

Emilie écouta; mais aucune musique ne se fit entendre.—Ce n'était pas sûrement, se disait-elle, ce n'était pas une mélodie mortelle: aucun habitant de ce château ne pouvait la produire. Mon père lui-même, mon respectable père, m'a dit une fois, peu de temps après la mort de ma mère, et dans une de ses insomnies, des sons d'une singulière douceur l'avaient fait sortir de son lit. Il ouvrit la fenêtre, et une musique céleste traversa les airs: ce fut pour lui une consolation, il me l'a dit; et regardant le ciel avec confiance, il se convainquit que ma mère reposait en paix dans le sein de Dieu.

A ce souvenir Emilie répandit des larmes.—Peut-être, reprit-elle, peut-être que ces accords ont été envoyés pour me consoler, pour m'encourager. Je n'oublierai jamais ceux qu'à une pareille heure j'ai entendus dans le Languedoc. Peut-être que mon père veille sur moi en ce moment! Elle pleura encore de tendresse. Le temps se passa dans une attente et des souvenirs également touchants; aucune musique ne troubla le calme de la nature. Emilie resta à la fenêtre jusqu'au moment où l'aube du jour commença à dorer le sommet des montagnes, et à dissiper les ténèbres.

CHAPITRE XXV.

Le jour suivant, Emilie fut surprise en découvrant qu'Annette savait l'emprisonnement de madame Montoni dans la chambre du portail, et qu'elle n'ignorait pas non plus le projet de visite nocturne. Que Bernardin eût pu confier à l'indiscrète Annette un mystère aussi important, et qu'il lui avait tant recommandé, cela était peu probable. Il venait cependant de lui remettre un message relatif à leur entrevue. Il demandait qu'Emilie vînt le trouver seule, une heure après minuit, sur la terrasse, et ajoutait qu'il se conduirait comme il l'avait promis. Emilie frémit d'une telle proposition. Mille craintes vagues, semblables à celles qui toute la nuit l'avaient agitée, lui percèrent le cœur à la fois. Elle ne savait quel parti prendre. Il lui venait souvent à l'esprit que Bernardin avait pu la tromper; que peut-être déjà il était l'assassin de madame Montoni; qu'il était en ce moment l'agent de Montoni lui-même, et qu'il la voulait sacrifier à l'exécution de ses projets. Le soupçon que madame Montoni ne vivait plus se réunit en elle aux craintes personnelles qu'elle éprouvait.

—Comment se peut-il, Annette, que je traverse la terrasse aussi tard? dit-elle en se recueillant; les sentinelles m'arrêteront, et M. Montoni le saura.

—O mademoiselle, on y a pensé, reprit Annette; c'est ce que Bernardin m'a dit. Il m'a donné cette clef, et m'a ordonné de vous dire qu'elle ouvre une porte au bout de la galerie voûtée, et que cette porte mène au rempart de l'orient; ainsi ne craignez pas de rencontrer les hommes de garde. Il m'a chargée de vous dire aussi, que son motif pour vous demander sur la terrasse était de vous conduire où vous devez aller sans ouvrir la grande salle dont la grille fait tant de bruit.

Une telle explication, et si naturellement donnée, rendit le calme à Emilie.—Mais pourquoi veut-il que je vienne seule, Annette? lui dit-elle.

—Pourquoi? C'est ce que je lui ai demandé, mademoiselle. Je lui ai dit, pourquoi faut-il que ma jeune dame vienne seule? Sûrement je puis venir avec elle! Quel mal puis-je faire? Mais il me dit non, non.