Mais j'imagine, mademoiselle, que vous savez qui vous allez voir.

—Bernardin vous l'a-t-il dit?

—Eh non, mademoiselle, il ne me l'a pas dit.

Pendant le reste du jour, l'esprit d'Emilie fut en proie aux doutes, aux craintes, aux déterminations contraires. Devait-elle suivre Bernardin, devait-elle se confier à lui, sans savoir à peine où il la conduirait? La pitié pour sa tante, l'inquiétude pour elle-même tour à tour changeaient ses idées, et la nuit vint avant qu'elle eût pris un parti. Elle entendit l'horloge frapper onze heures, frapper minuit, et elle hésitait encore. Le temps néanmoins s'écoula: on ne pouvait plus hésiter. L'intérêt de sa tante surmonta tout. Elle pria Annette de la suivre jusqu'à la porte de la galerie, et d'y attendre son retour. Elle sortit de sa chambre. Le château était dans le calme, et la grande salle, récemment le théâtre du tumulte le plus affreux, ne résonnait alors que des pas solitaires de deux figures timides qui se glissaient entre les piliers à la faible clarté d'une lampe. Emilie, abusée par les ombres prolongées des colonnes, et par les renvois de la lumière, s'arrêtait souvent, et croyait voir dans l'ombre quelque personne qui s'éloignait. En passant auprès de ces piliers, elle craignait d'y porter la vue, s'attendait presque à voir sortir quelqu'un caché derrière.

Elle marchait avec précaution vers le lieu convenu, écoutant avec attention, et cherchant Bernardin au travers des ténèbres. Elle tressaillit enfin au son d'une voix basse qui parlait auprès d'elle. Elle était encore incertaine; mais la personne parla de nouveau, et elle reconnut la voix rauque de Bernardin. Il avait été ponctuel à son rendez-vous, et attendait appuyé sur le rempart. Il lui reprocha ses délais, et lui dit qu'il avait perdu plus d'une demi-heure. Emilie ne répliqua point; il lui dit de le suivre, et s'approcha de la porte par laquelle il était entré sur la terrasse. Pendant qu'il la rouvrait, Emilie tourna les yeux par où elle était sortie, et remarquant les rayons de la lampe à travers l'étroite ouverture, elle fut certaine qu'Annette ne l'avait pas quittée. Mais une fois hors de la terrasse, l'éloignement devenait trop grand pour qu'elle pût lui devenir utile. Quand la porte fut ouverte, le sombre aspect du passage, éclairé d'une seule torche qui y brûlait sur le pavé, fit frémir Emilie. Elle refusa d'entrer, à moins qu'Annette n'eût permission de l'accompagner. Bernardin s'y opposa; mais il joignit adroitement à son refus tant de particularités propres à exciter la pitié et la curiosité d'Emilie pour sa tante, qu'elle se laissa déterminer à le suivre jusqu'au portail.

Il prit la torche, et marcha devant. A l'extrémité du passage, il ouvrit une autre porte; et par quelques degrés ils descendirent dans une chapelle. A la lueur du flambeau, Emilie observa qu'elle était toute en ruine, et se rappela tout à coup, avec une émotion pénible, un entretien d'Annette sur ce sujet. Elle contemplait avec effroi ces murs garnis d'une mousse verdâtre qui n'avaient plus de voûte à soutenir. Elle voyait ces fenêtres gothiques dont le lierre et la brioine avaient longtemps suppléé les vitraux. Leurs guirlandes enlacées s'entremêlaient maintenant aux chapiteaux brisés, qui autrefois avaient soutenu la voûte. Bernardin se heurta sur le pavé détruit. Il fit un jurement effroyable, et les sombres échos le rendirent plus terrible. Le cœur d'Emilie se troubla; mais elle continua de le suivre, et il tourna vers une des ailes de la chapelle. Descendez ces degrés, mademoiselle, lui dit Bernardin; et il prit un escalier qui semblait mener à de profonds souterrains. Emilie s'arrêta, et lui demanda d'une voix tremblante où il prétendait la conduire.

—Au portail, lui dit Bernardin.

—Ne pouvons-nous y aller par la chapelle? dit Emilie.

—Non, signora, elle nous conduirait dans la seconde cour, où je n'ai pas envie d'entrer par ce chemin; nous allons nous trouver à la cour extérieure.

Emilie hésitait encore, craignant également d'aller plus loin, et d'irriter Bernardin en refusant de le suivre.