—Venez, mademoiselle, dit cet homme qui était presque au bas de l'escalier; dépêchez-vous un peu: je ne peux pas rester ici toute la nuit.

—Mais où mènent ces degrés? dit Emilie toujours immobile.

—Au portail, reprit Bernardin avec un accent de colère. Je n'attendrai pas plus longtemps. A ces mots il continua de marcher, emportant toujours la lumière. Emilie craignant de le mécontenter par un plus long délai, le suivit avec répugnance. De l'escalier, ils gagnèrent un passage qui conduisait au souterrain. Les parois en étaient couverts d'une humidité excessive. Les vapeurs qui s'élevaient de terre obscurcissaient à tel point le flambeau, qu'à tout moment Emilie croyait le voir éteindre, et Bernardin avait peine à retrouver son chemin. A mesure qu'ils avançaient les vapeurs devenaient plus épaisses, et Bernardin, croyant que sa torche allait s'éteindre, s'arrêta un moment pour la ranimer. Pendant ce repos, Emilie, à la lueur incertaine du flambeau, vit près d'elle une double grille, et plus loin sous la voûte plusieurs monceaux de terre qui paraissaient entourer un tombeau ouvert. Un tel objet, dans un tel lieu, l'eût en tout temps violemment affectée; mais en ce moment elle eut le pressentiment subit que ce tombeau était celui de sa tante, et que le perfide Bernardin la menait aussi à la mort. Le lieu obscur et terrible dans lequel il l'avait conduite semblait justifier sa pensée. Il semblait tout propre au crime; et l'on pouvait y consommer un assassinat sans qu'aucun indice pût le faire découvrir. Emilie, vaincue par la terreur, ne savait à quoi se résoudre. Elle songeait que vainement elle essayerait de fuir Bernardin. La longueur, les détours du chemin ne lui permettaient pas de s'échapper sans guide, et sa faiblesse d'ailleurs ne lui permettait pas de courir.

Pâle d'horreur et d'inquiétude, elle attendait que Bernardin eût disposé sa torche; et comme sa vue toujours se reportait sur le tombeau, elle nu put s'empêcher de lui demander pour qui il était préparé. Bernardin leva les yeux de dessus son flambeau, et les tourna sur elle sans parler. Elle répéta faiblement sa question; mais l'homme secouant la torche passa outre sans lui répondre. Elle marcha en tremblant jusqu'à de nouveaux degrés qu'ils montèrent. Une porte en haut les introduisit dans la première cour du château. Tout en la traversant, la lumière laissait voir ses hautes et noires murailles tapissées de verdure et de longues herbes humides qui trouvaient leur substance sur des pierres toutes usées. Par intervalle, de pesantes arcades fermées de grilles étroites laissaient circuler l'air, et montraient le château dont les tourelles entassées faisaient opposition aux tours énormes du portail. Dans ce tableau la figure épaisse et difforme de Bernardin éclairée par son flambeau faisait un objet remarquable. Bernardin était enveloppé d'un long manteau gris. A peine découvrait-on au-dessous ses demi-bottes ou sandales, qui étaient lacées sur ses jambes, où passait la pointe du large sabre qu'il portait constamment en bandoulière. Sur sa tête était un bonnet plat de velours noir surmonté d'une courte plume. Ses traits fortement dessinés indiquaient un esprit adroit et sournois; on voyait sur sa figure l'empreinte d'une humeur difficile et d'un mécontentement habituel.

La vue de la cour néanmoins ranima le cœur d'Emilie. Elle la traversa en silence; et s'approchant du portail, elle commença à espérer que ses propres craintes, et non la trahison de Bernardin, avaient réussi à la tromper. Elle regarda avec inquiétude la première fenêtre au-dessus de la voûte; elle était sombre, et Emilie demanda si elle tenait à la chambre où était madame Montoni. Emilie parlait bas, et peut-être Bernardin ne l'avait-il pas entendue, car il ne fit aucune réponse. Ils entrèrent dans le bâtiment, et se virent au pied de l'escalier d'une des tours.

—La signora est couchée là-haut, dit Bernardin.

—Est couchée! reprit Emilie qui montait.

—Elle est couchée dans la chambre en haut, dit Bernardin.

Le vent, qui à ce moment soufflait par les profondes cavités des murailles, augmenta la flamme de la torche. Emilie en vit mieux l'affreuse figure de Bernardin, la tristesse du lieu où elle était, des murailles de pierres brutes, un escalier tournant noirci de vétusté, et quelques restes d'antiques armures qui semblaient le trophée de quelque ancienne victoire.

Parvenus au palier, Bernardin mit une clef dans la serrure d'une chambre. Vous pouvez, lui dit-il, entrer ici et m'y attendre; je vais dire à la signora que vous êtes arrivée.